Patriarcat et sexualité : pour une analyse matérialiste

29 Mar

Préface de Christine Delphy aux « Femmes de droite » d’Andrea Dworkin.

les femmes de droite

Les femmes de droite

« Il existe peu de traductions françaises d’Andrea Dworkin. Cette inexistence de Dworkin dans l’univers de l’édition francophone est stupéfiante, et révélatrice. Stupéfiante, car de l’avis général, c’est l’une des auteures les plus importantes de la deuxième vague féministe, celle qui a commencé dans les années 1968 ; toutes et tous lui concèdent une place éminente, même si c’est pour la déplorer, car elle a été aussi haïe qu’admirée, et comme le dit John Berger, elle fut « peut-être l’écrivain le plus mal compris du monde occidental ». En 40 ans elle a écrit et publié quatorze livres, pour moitié des essais, et pour moitié des romans. Quand elle meurt, en 2005 elle est en train d’écrire un autre essai sur la sauvagerie néo-colonialiste du monde occidental.

Dans ce monde francophone, elle est connue au Québec, en dépit de l’absence de traductions jusqu’à la publication en 2007 du recueil Pouvoir et violence sexiste, que l’on doit aux forces militantes du site Sisyphe et de Martin Dufresne. Dans ce recueil est notamment publiée l’allocution qu’elle prononça le 6 décembre 1990 ; les féministes l’avaient invitée à Montréal pour la commémoration annuelle du massacre des étudiantes de Polytechnique par Marc Lépine. Au Québec le bilinguisme franco-anglais est fréquent, et les ouvrages nord-américains sont couramment lus ; en revanche, en France, en Suisse romande, en Belgique wallonne, en Afrique francophone, Dworkin est quasiment inconnue.

Comparées aux traductions en allemand, en danois, en hollandais, en suédois, en norvégien, les traductions de livres féministes en français sont rares. Certaines auteures cependant sont traduites. Pourquoi pas Dworkin ?

La première raison du silence fait sur elle est sans doute que Dworkin est radicale. Elle écrit sur un sujet qui, alors qu’on prétend en parler, est en réalité toujours aussi tabou : la sexualité, et plus précisément l’hétérosexualité, et plus précisément encore, sa pratique et sa signification dans un contexte précis : la société patriarcale. Elle parle de sexualité dans un régime de domination, et de sexualité entre dominants et dominées.

Un message difficile à entendre

On pourrait penser que depuis la deuxième vague du féminisme, ce sujet a été largement abordé. En fait non. Ou plutôt : il a été et continue d’être abordé par ses bords, par ses côtés. Ce qui est mis en cause dans ce domaine de l’interaction entre dominants et dominées, ce sont les contraintes collatérales de la sexualité coïtale: l’interdiction de l’avortement par exemple. Ce qui est revendiqué c’est le droit pour les femmes de se prémunir contre les conséquences de cette sexualité : la liberté de la contraception, la liberté de l’avortement, ainsi que la liberté de participer à cette sexualité sans être punie ou ostracisée.

Cette sexualité est ainsi vue comme étant, en soi, une bonne chose ; et elle sera encore meilleure, dit-on, une fois que la morale traditionnelle qui stigmatise l’activité sexuelle des femmes, les grossesses non désirées, et les actes sexuels imposés par la force seront bannis. Le viol par exemple est vu comme une espèce d’excroissance malheureuse, pathologique, de cette sexualité, ou encore une violence sans rapport avec la sexualité, tout en étant une violence différente des autres. Au fur et à mesure que les contraintes entravant le libre exercice de la sexualité par les femmes sont dénoncées, le champ de la sexualité licite, bonne, se rétrécit ; on ne garde que ce qui est censé en constituer le cœur, la partie saine : la réciprocité et le désir. Cette vision n’est pas particulièrement féministe, elle existe dans la société en général comme un idéal, et une définition officielle. Dans la vision féministe, comme dans la représentation officielle, les viols, les incestes sont autant de transgressions, de même que les violences conjugales qui sont repoussées à l’extérieur de la définition du mariage. Mais les féministes veulent transformer cet idéal en fait et cette définition officielle en norme réelle. C’est un des enjeux de la bataille entre le féminisme et la société patriarcale.

Car si les violences conjugales, les viols dans et hors mariage, les incestes existent avec la banalité qu’on leur connaît maintenant que les féministes l’ont dévoilée, et qu’ils se perpétuent—c’est bien qu’ils sont tolérés sinon encouragés par la société ; c’est bien que la norme ne correspond pas à l’idéal ; que la sexualité patriarcale n’est pas exempte de violence ; que la violence en est une partie intégrante : que sous la définition officielle et idéale, existe une norme réelle qui permet, accepte, approuve la violence.

C’est ce que dit Andrea Dworkin, et ce que dit aussi Catharine MacKinnon. L’un des thèmes de la campagne française contre le viol de 1976 était que la violence n’est pas de la sexualité. Catharine A. MacKinnon a, quant à elle, dit très tôt que la violence est de la sexualité, que la sexualité (hétérosexuelle surtout) consiste, dans le régime patriarcal, en l’érotisation de la violence. (1)

Mais ce message-là est difficile à entendre.

Il est difficile à entendre par les hommes, bien sûr, mais aussi par les femmes. Et comment ne le serait-il pas ? Les individus des deux genres sont éduqués à … être des deux genres; à se définir d’abord et avant tout comme membres de ce qu’on appelle une « catégorie de sexe » : d’un genre (2) ; il n’existe d’ailleurs pas d’identité individuelle distincte de l’identité de genre. Et dans la définition de chaque genre, l’hétérosexualité occupe une place primordiale. C’est l’horizon de l’enfant, aussi loin que remontent ses souvenirs. C’est avec l’autre genre qu’on aura des contacts sexuels, c’est avec l’autre genre qu’on se mariera, qu’on aura des enfants. Mais cet horizon, à la fois non-choisi et désiré, cette destinée n’a pas la même force de coercition pour les dominants et pour les dominées.

Aussi, quand Dworkin écrit que les hommes baisent les femmes, et que l’acte sexuel, c’est ça, combien de femmes peuvent-elles entendre cela ? L’amour, les enfants, occupent une place dans la vie des femmes qui n’est pas la même que dans la vie des hommes. Hier, et aujourd’hui. On attend cela des femmes. C’est aussi ce que les femmes attendent de la vie, même si ce n’est pas la seule chose. Elles se rebellent contre l’impératif de choisir entre leur vie familiale et le travail, entre leur affects et leur cerveau, parce qu’elles ne veulent pas sacrifier ce qu’on leur dit être — et ce qu’elles pensent être — indispensable à une vie réussie ; ce qu’on appelle leur « vie de femme » (il n’existe pas d’expression symétrique, de « vie d’homme »).

Or Dworkin écrit, dans tous ses livres, et dans celui-ci aussi, que la baise est dans notre culture une humiliation : pas telle ou telle baise, mais toutes les baises. Là réside la source du malaise pour nombre de féministes. D’un côté, aujourd’hui, la majorité des femmes essaie de redéfinir la sexualité comme le lieu du désir et du plaisir, de la redéfinir comme non seulement opposée à mais contraire à la violence, au viol, à l’inceste, à la prostitution : de la raboter pour n’en garder que ce qui est bon, pour faire autre chose de l’acte sexuel que de la « baise ». De l’autre côté pourrait-on dire, Dworkin insiste et démontre dans ce livre la continuité entre toutes ces formes de sexualité : faire l’amour c’est baiser, la baise, c’est le viol, et le viol, c’est la baise, la prostitution c’est le viol, et la baise c’est la prostitution. Au moment même où d’autres féministes essaient de construire un cordon sanitaire autour d’une sexualité débarrassée de ses « scories », Dworkin dit que ce ne sont pas des scories mais des éléments constitutifs de la sexualité patriarcale, que la volonté d’humilier, de rabaisser, d’annihiler la personne-femme n’est pas spécifique de tel ou tel type de baise, mais qu’elle existe dans la définition, dans le cœur — qu’on voudrait pur — de l’acte sexuel hétérosexuel.

Un pessimisme radical ?

Quelle femme hétérosexuelle n’aurait pas l’impression qu’on lui demande d’abandonner ce qui n’est peut-être pas parfait, mais qui peut être amélioré, et qui de toutes façons est central aujourd’hui dans une « vie de femme » ?

Dans ce livre-ci, Dworkin dresse le tableau d’une domination absolue, d’une volonté masculine implacable d’éliminer les femmes de la catégorie des personnes non seulement dans la vie sociale en général, mais aussi dans la propre tête des dominées ; si bien que certaines femmes ne tentent même pas de lutter et de plus considèrent celles qui le font comme leurs ennemies. Ce sont les « femmes de droite ». Ce tableau, d’une noirceur parfaite, est le même que celui qu’elle brosse dans Pornography et dans Intercourse, ses deux ouvrages théoriques majeurs.

Il est cependant moins détaillé que dans ces deux livres, plus factuel, plus historique, et plus accessible. Et surtout, il débouche sur l’étude des raisons qui font que certaines femmes, qui ne sont en rien minoritaires, choisissent pour elles-mêmes et recommandent aux autres d’adopter un rôle et une place traditionnels.

Cet angle d’approche, absent des autres livres, est important parce qu’il permet de mesurer à quel point Dworkin pense la situation désespérée. Si de toute évidence elle regrette que ces femmes fassent ce choix et refusent la lutte, elle ne les condamne pas pour autant. Au contraire, elle les dépeint comme des femmes lucides, qui estiment qu’elles ont affaire à un pouvoir trop vaste, à des forces trop puissantes, pour pouvoir envisager de gagner, et qui préfèrent se ménager un espace dans ce qui est à leur portée immédiate, de leur vivant, plutôt que de courir les risques qu’implique un combat par trop inégal.

Dworkin comprend les femmes « de droite » : « elles ont raison de dire qu’elles valent plus au foyer qu’à l’extérieur… l’argument selon lequel le travail hors du foyer rend les femmes sexuellement et économiquement autonomes des hommes n’est tout simplement pas vrai : les femmes sont trop peu payées … [tandis que] les féministes savent qu’avec un salaire égal pour un travail égal, les femmes pourront acquérir l’indépendance sexuelle en même temps que l’indépendance économique. Mais les féministes ont refusé d’accepter le fait que, dans un régime social misogyne, les femmes ne recevront jamais ce salaire égal».

Dworkin dit qu’on « aurait tort de penser qu’elles [les femmes de droite] ont tout simplement raté le train des années soixante : elles ont tiré les leçons de ce qu’elles ont vu. Elles ont vu le cynisme des hommes qui utilisaient l’avortement pour baiser plus facilement les femmes… quand l’avortement a été légalisé, elles ont constaté un mouvement social massif qui visait à garantir aux hommes, à leurs conditions, l’accès sexuel à toutes les femmes—soit le déferlement de la pornographie ; et oui, elles relient ces deux enjeux, et pas en raison de quelque hystérie. L’avortement, disent-elles, prospère dans une société pornographique ; la pornographie prospère dans ce qu’elles appellent une société de l’avortement. Ce qu’elles veulent dire, c’est que les deux réduisent les femmes à la baise ».

Si Dworkin comprend les « femmes de droite », c’est qu’elle partage avec elles un pessimisme radical… en tous les cas en apparence. C’est ce qui rend son message si difficile à entendre, par les femmes qui ne sont pas « de droite » ; par celles qui ne sont pas résignées au statu quo, et qui luttent pour un changement qu’elles croient possible, et parce qu’elles le croient possible. L’intimité sexuelle est censée être en dehors du social ; non seulement elles la croient exempte des rapports de force hors chambre à coucher, mais elles croient que c’est là qu’elles ont une chance de rattraper leur désavantage vis-à-vis des hommes ; l’amour est toujours présenté comme le pouvoir des femmes, comme l’antidote à la domination.

Toutes ces femmes, toutes ces féministes qui essaient de construire d’autres relations avec les hommes, qui disent qu’elles y parviennent, qui disent aussi qu’elles n’y parviennent pas, pas encore, pas avec celui-ci, mais avec le prochain, pas aujourd’hui mais demain ; qui refusent de laisser tomber le manche après la cognée ; qui se battent, jusqu’au bout ; et qui ne parleront pas de leurs échecs, ni de leurs doutes, ni de l’amertume qui les envahit, parce qu’il ne faut pas décourager les autres, parce que ce serait s’avouer vaincues, parce que le patriarcat leur répète sans cesse qu’il est sur le point de changer, qu’elles ont presque gagné, que ce serait dommage qu’elles abandonnent maintenant…

Alors, est-ce que « les femmes de droite » ont raison ? Ce n’est pas la question que Dworkin pose. Et en effet, la question, pour nous, aujourd’hui, est-elle de savoir si les femmes « de droite » ont raison ou non ? La question est-elle même de savoir si l’avortement est une bonne chose ou non ? N’est-elle pas plutôt de nous demander à quelles conditions : dans quelles circonstances, environné de quels autres acquis, protégé par quelles garanties est-ce une bonne chose ? De nous demander : dans quelle mesure non seulement l’avortement, mais tous les autres gains du mouvement féministe, sont-ils susceptibles d’être saisis par les hommes comme des armes et, retournés contre les femmes, de devenir la base de nouvelles formes d’oppression ?

Est-ce que cela n’est pas le cas de la révolution sexuelle, de la liberté sexuelle, aussi bien celles d’aujourd’hui que celles d’il y a cinquante ans ? Il y a cinquante ans, raconte Dworkin, dans les années 1960, aux Etats-Unis la « révolution sexuelle » fut l’occasion pour les leaders de la « gauche »–du mouvement des droits civiques ou du mouvement contre la guerre au Vietnam—de constituer de véritables harems de femmes. La « liberté sexuelle » enjoignait aux femmes ordinaires d’être disponibles aux hommes, sous peine d’être considérées par « la gauche » (les hommes) comme « non libérées ». Et hors du label « baisable » ou « encore baisable quelques jours», il n’y avait point de salut, point de place pour les femmes. Stokely Carmichael, un leader des droits civiques le disait ingénument : « la seule position pour une femme dans le mouvement, c’est sur le dos ». Ce n’est pas seulement la disponibilité sexuelle que les hommes exigeaient des femmes : ils niaient dans le même mouvement leurs caractéristiques humaines ; ils niaient qu’elles pouvaient avoir, qu’elles avaient des idées ; ils niaient simplement qu’elles avaient le droit d’exister tout court, sur le dos ou pas, baisables ou pas, avec ou sans idées.

Cette exploitation des femmes de gauche par les hommes de gauche dans les grands mouvements étudiants de cette époque, aux Etats-Unis comme en Europe, leur mise au pas pour servir les hommes (ronéoter leurs tracts, distribuer leurs tracts, laver leurs chemises et ouvrir les jambes) a joué un rôle important dans la renaissance du mouvement féministe autour des années 1968-1970 dans tous les pays occidentaux.

Backlash

Mais qu’est-il arrivé à la tentative féministe de redéfinir la sexualité ? S’il est un domaine où nous avons échoué, c’est bien celui-là. En 1971 des femmes d’un petit groupe maoïste publiaient dans Libération un texte intitulé « Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre ». C’était à mots couverts la critique d’une hétérosexualité centrée sur le coït, sur l’orgasme, sur le pénis. Qu’est-il advenu de cette critique ? S’est-elle développée ? S’est-elle enrichie de la lente émancipation des lesbiennes ? A-t-elle produit des ouvrages sur la prééminence et l’obsession du coït  largement partagée dans toutes les cultures du monde actuel (tout au moins celles qu’on connait)? Prééminence dans la pratique hétérosexuelle, et obsession dans la symbolique : le coït est perçu, pensé comme une « représentation » de la hiérarchie des genres – et même comme une « origine » de cette hiérarchie.

Les gynécologues ont-ils cessé de parler de « rapports » (« avez-vous des rapports » ?) pour signifier exclusivement la pénétration phallo-vaginale ? (Hors de ça, vous n’avez pas de sexualité).

Bien au contraire, la culture populaire, celle des films et des séries télé, ne montre plus que des « rapports » qui se réduisent à une pénétration pénile aussi brève que brutale. La différence avec « avant », c’est que « avant » les femmes étaient supposées ne pas aimer « l’acte sexuel ». L’acte sexuel est resté le même—le coït décrit plus haut— mais aujourd’hui les femmes sont censées le demander. C’est ainsi qu’elles sont censées « accéder à la sexualité ». C’est à un immense, profond « backlash » en matière de sexualité que nous assistons depuis plus de trente ans. Il n’est pas pris en compte dans les études féministes en France (3), mais il l’est au Québec sous le nom d’ « hypersexualisation ». Sous ce terme sont regroupés plusieurs phénomènes qui ont tous à voir avec le retour d’un sexisme vengeur, franc, massif, qui apprend aux garçons, via la pornographie qui est devenue un élément banal de la culture populaire, et le manuel de sexualité des jeunes, que les femmes leur appartiennent et n’existent que pour leur servir et les servir sexuellement (4).

On pourrait penser que les thèses de Dworkin sont aujourd’hui datées. Que la réalité a changé. Ou encore, comme beaucoup l’ont prétendu, que Dworkin estime que toute pénétration est en soi un viol : qu’elle est essentialiste. Ces assertions font partie de la campagne de critiques injustifiées à laquelle son œuvre a été confrontée. Dworkin, loin d’être essentialiste, est– cela saute aux yeux si on la lit– constructionniste. Elle sait très bien, et le dit, que la violence de « l’acte sexuel » (le « fucking » de Dworkin) ne réside pas dans l’anatomie (que ce soit celle des hommes ou celle des femmes), mais dans la signification qui est donnée à cet acte par la société : dans l’interprétation. Mais, comme toute interprétation, l’interprétation de la pénétration coïtale ne peut pas se faire sans prendre en compte l’ensemble du contexte. Un contexte qui va des formes de cet acte, à ce que les protagonistes en disent et en pensent, à ce que la société en dit et en pense, et à la position dans la structure sociale de chaque protagoniste : c’est bien pourquoi Dworkin lie, entre autres, sexualité et niveau des salaires.

Dworkin apprécie les tentatives de Shere Hite, et de nombreuses autres femmes, de re-signifier la pratique de la copulation comme un « enveloppement ». Mais le fait est que la culture contemporaine, comme celle d’il y a cinquante ans, le conçoit comme une prise de possession (l’homme « prend » et « possède »), comme une conquête, et donc comme une violence – violence physique de l’acte et violence métaphysique du sens. Et que contre ce consensus, cette mer de littérature, cet océan de « blagues, » ce tsunami de jeux de mots, de regards, d’allusions, d’histoires « cochonnes » que déverse quotidiennement une culture obsédée par la sauvegarde du sens coutumier de la copulation dans la guerre pour la préservation du patriarcat, l’interprétation à contre-courant de ces femmes — nombreuses mais isolées — ne fait pas le poids.

Pour ne prendre qu’un exemple parmi des milliers de ce surcroît de franchise dont le backlash nous gratifie depuis une vingtaine d’années, cette scène d’un film français récent (« La vérité si je mens 2 »). L’un des personnages-hommes drague une femme au téléphone en lui disant : « je suis un marteau pilon ; je vais te casser tes petites pattes arrière ». Il lui dit en somme que la femme qui acceptera ce rapport en acceptera l’intention hostile. Car l’intention de ce « marteau-pilon » n’est pas de casser les jambes d’une femme ; son ambition est bien plus grande ; elle est de dénier à cette femme sa dignité, plus encore, son humanité. Le même désir d’humiliation, de destruction psychique qui a inspiré l’agresseur –jusqu’ici non identifié—de Nafissatou Diallo et inspire tous ses frères en viol. L’ultime victoire étant d’obtenir que la femme adapte son désir jusqu’à jouir de sa propre destruction, et se conforme, enfin ! A l’archétype du masochisme féminin, que Freud conseille aux femmes (pour avoir de bonnes raisons de les mépriser ensuite.)

L’idéologie sado-masochiste se répand  jusque dans les milieux féministes : apparue aux Etats-Unis au milieu des années 1980, et soutenue comme féministe notamment par Gayle Rubin, anthropologue, et par Pat Califia (5), auteure de pornographie lesbienne (c’est la même chose que la pornographie tout court, mais entre femmes), l’idée que le désir exige nécessairement un différentiel de pouvoir entre deux pôles (un peu comme l’électricité) se répand en Amérique du Nord. Elle arrive en France dans la dernière décennie, poussée par une alliance de lesbiennes et d’hommes hétérosexuels qui trouvent tout ça très gai, et finalement pas très différent de ce qu’ils ont toujours pensé et pratiqué. Elle est notamment propagée dans les milieux d’études féministes par Judith Butler et Eric Fassin (6).

Le genre est inclus dans cette histoire et réduit par la théorie queer aux rôles des uns et des autres dans les scénarios sexuels : où, de façon peu surprenante, le masculin est actif et porté à la domination, le féminin passif et porté au consentement. La nouveauté, ce qui fait que c’est vraiment différent, selon Fassin, c’est qu’on peut intervertir les rôles chaque soir : le lundi c’est elle le mardi c’est moi. On peut aussi prétendre que ces rôles sont des « jeux » (c’est pour rire), qu’ils sont consensuels (important, ça) ; et que, limités à l’activité sexuelle, ils n’en sortent pas, ne débordent ni ne déteignent sur « la vraie vie » : que dominant et dominée au lit la veille redeviendront des partenaires égaux et respectueux l’un.e de l’autre le matin venu.

Ces mythes ont été démentis par des femmes ayant pratiqué le sado-masochisme dès 1982. (7) Mais peut-on croire que le genre commence et s’arrête à la sexualité, ou qu’il ne dépend que de la « performance » des individus ? Comment celle-ci pourrait-elle modifier, par exemple, la discrimination au travail ? Comment pourrait-elle effacer la marque indélébile du genre (8), imprimée sur tous les papiers de la vie sociale, depuis la carte d’identité jusqu’au questionnaire commercial le plus anodin, marque que l’individu.e n’a pas le droit de falsifier ou de dissimuler, et qui décide de son destin de sa naissance à sa mort ?

Le sado-masochisme aujourd’hui est revendiqué. Une jeune femme française peut dire à la télévision qu’elle « aime être embrochée comme un morceau de viande ». (9) Pourquoi pas ? Si c’est ça qui leur fait plaisir répondent la sagesse populaire et les mouvements « pro-sexe » (10), qui ont décrété que le plaisir sexuel est le bien le plus précieux de la vie. Mais interrogée quant à savoir si elle éprouve ce fameux plaisir, la même jeune femme répond que non, que ce qu’elle recherche c’est le plaisir… de l’autre.

C’est ici qu’il faut s’arrêter et se demander : qu’est-ce qui a changé ? Ne sommes-nous pas revenues au point de départ après un long détour? Non, pas tout à fait, car maintenant, nous disposons, pour justifier le sadisme des hommes et diriger les femmes vers le masochisme complémentaire, d’une théorie pseudo-féministe. Elle est dommageable pour la sexualité, le féminisme, et la théorie du genre. En effet le genre, est la catégorisation hiérarchique qui crée deux groupes : les femmes et les hommes ; il a été dé-naturalisé par des générations de féministes qui l’ont détaché de l’anatomie ; la théorie queer le re-naturalise en le présentant comme un fait, un donné inamovible du psychisme humain. Cette théorie a été réfutée avec vigueur aux Etats-Unis, mais le débat américain entre féministes qu’on a appelé aux Etats-Unis les « Sex Wars » n’est pas connu dans le monde francophone, ou plutôt, on n’en connaît qu’un des deux camps, le camp sado-maso. (11)

Dans ce climat culturel, les efforts déployés par des femmes isolées pour imprimer une autre signification à la sexualité hétérosexuelle dans leurs relations individuelles peuvent-ils avoir des effets dans le réel ? Tant que le coït restera l’ « acte sexuel », la fin obligée de toute relation sensuelle, à défaut duquel on considère qu’il ne s’est rien passé ? Tant que toutes les autres pratiques sexuelles, y compris entre femmes et hommes, surtout entre femmes et hommes, seront dévalorisées, et même ignorées ? Et tant que la question ne sera pas posée comme Dworkin la pose, de façon collective et politique, puisque tout ce qui concerne la domination masculine est une question politique ?

Réintégrer la sexualité dans le tableau de l’oppression

Et c’est à ce point aussi, qu’on se rend compte de la différence que fait le matérialisme de Dworkin dans l’analyse de la sexualité. Elle ne sépare pas, et cela est particulièrement évident dans Les femmes et la droite, tel ou tel « domaine » de tel autre, elle ne le sort jamais du tableau global. La sexualité n’est pas un monde à part, comme le veut notre culture et comme le veulent aussi les thèses queer. Celles-ci, comme on a vu, tout en prétendant suivre les théories féministes qui ont dé-naturalisé le genre, en fait le remettent au centre de l’histoire, et comme quelque chose d’ineffaçable : il est vain, dit Fassin, d’espérer abolir le genre. Prédiction auto-réalisatrice dès lors que le queer l’a placé dans ce qui constitue, pour notre culture, la part pré-culturelle, la part naturelle des pratiques humaines– la sexualité. Il n’est donc plus question de construction sociale. Ou plutôt, la construction sociale ne concerne que l’attribution arbitraire d’un genre sur la base du sexe anatomique dit la théorie queer; de plus, par genre, le queer n’entend plus l’ensemble d’une position – d’un statut et des obligations qui en découlent–dans le système de genre mais entend uniquement des rôles érotiques ; et revendique que tout.e individu.e puisse jouer tous les rôles. Tous les rôles car il semble y avoir une infinité de rôles, qui sont parfois dans cette théorie appelés « genres » ; mais ils sont tous situés sur la même droite, celle qui relie les deux pôles, masculin et féminin, et sont donc des stations, ou des degrés, sur cette ligne unique qui reste définie par ses deux extrémités sado et maso : « la liberté, c’est d’inverser les rôles et de prendre plaisir tantôt à dominer, tantôt à subir la domination, pour s’en jouer » (12). Cette liberté à choix multiple (deux) serait donc dans la théorie queer le noyau naturel et intangible de la sexualité humaine. C’est pourquoi, disait Foucault et répètent après lui Marcela Iacub et Catherine Millet, rien de ce qui est sexuel ne devrait être réprimé.

En somme, le queer a adopté jusqu’à un certain point la théorie matérialiste : le genre est dissocié du sexe comme organe anatomique ; mais il n’est pas dissocié d’une pulsion sexuelle sado-masochiste (masculine-féminine) qui, elle, est supposée pré-formée, antérieure à la culture et « donc » plus forte que celle-ci. Pour le queer comme pour notre pensée tant savante que populaire, la sexualité est ce qui ne peut pas être maîtrisé, ce qui nous maîtrise (13). C’est ainsi qu’une « nouvelle » théorie vient sauver et revivifier une vieille lune occidentale, une vieille rengaine de cette culture patriarcale qui, comme toute culture de la domination, se prétend la victime de ce qu’elle a fabriqué, et ouvre les mains dans le geste classique du désespoir : « je voudrais bien que ça change, mais vous voyez bien que je n’y peux rien ! ».

C’est cette posture-là qui est pessimiste. Andrea Dworkin, contrairement à ce que pensent celles et ceux qui font une lecture superficielle de ses écrits, refuse ce désespoir, et c’est pourquoi son pessimisme n’est qu’apparent. Oui, dit-elle, on peut changer, non, les hommes ne sont pas condamnés par leur anatomie, leurs hormones ou leur inconscient au sadisme ; non, les femmes ne sont pas condamnées au masochisme, l’humanité n’est pas condamnée à ce choix restreint. Dworkin a toujours tenté de convaincre les hommes -– tout autant que les femmes — que la sexualité n’est pas un domaine à part, un domaine où le cerveau reptilien (ou l’inconscient) mènerait la danse ; a expliqué pendant trente ans que la haine des femmes est la haine normale – classique — du dominant pour le dominé; que c’est cette haine — haine de l’autre qui chez l’autre devient haine de soi — qui s’exprime dans la sexualité et dans ses fantasmes (même si ce n’est pas la seule chose qui s’exprime). Qu’en dernière instance le responsable est le patriarcat qui dirige nos corps et nos têtes, nos désirs et nos plaisirs. Mais le patriarcat n’est pas « la nature humaine » ; il n’est pas un fatum : c’est une organisation sociale, qu’on peut changer, qu’on changera par la lutte.

Comme toute l’œuvre de Dworkin, Les femmes et la droite brille de l’éclat de ce paradoxe : ce qui paraît le plus noir, c’est ce qui est éclairé par l’espoir le plus vif.

Mardi 1er mai 2012

(1) C’est pour cette raison qu’elle et Andrea Dworkin ont travaillé longtemps pour faire reconnaître la pornographie, qui ne met en scène que domination exercée et humiliation subie, comme une atteinte aux droits humains des femmes, notamment dans la ville de Minneapolis. L’establishment a présenté leur projet comme dangereux pour la liberté d’expression, sacrée aux Etats-Unis, et beaucoup de féministes ont suivi cet argument.

(2) Mon utilisation de « genre » est expliquée dans « Penser le genre », in « L’ennemi principal : penser le genre », Paris : Syllepse 2001 et 2008. J’utilise « genre » ou « système de genre » pour désigner la partition de l’humanité en deux groupes hiérarchisés : les femmes et les hommes. Ces groupes, je les appelle des « genres ». D’autres les appellent des « sexes ». Mon choix provient du fait qu’utiliser « sexe(s) » pour dénommer les groupes donne l’impression que ces groupes préexisteraient à leur hiérarchisation, préexisteraient donc à l’organisation sociale : seraient « naturels ». Il n’existe pas de groupes « naturels » ; dans ma théorie, c’est au contraire le but de hiérarchiser qui crée ces groupes. Ainsi, le genre sans autre précision est le système de genre, tandis que le genre d’une personne est sa place dans ce système.

(3) Sauf dans deux rapports pour le gouvernement français. Celui du Dr Israël Nisand (Et si on parlait de sexe à nos ados ? Paris : Odile Jacob, 2012)est centré sur les grossesses précoces et la fréquence des avortements chez les jeunes filles ; « Il [Israël Nisand] dénonce la vision « avilissante » de l’amour et des femmes propagée par la pornographie, qui perpétue « des stéréotypes sexuels agressifs, une pensée machiste et des relations de pouvoir » qui marquent les adolescents.» (F. Joignot, « Le porno change-t-il les ados ?», Le Monde, 05.05.12). Celui de Chantal Jouanno, sénatrice, examine la situation française à la lumière des recherches québécoises. Contre l’hypersexualisation, un nouveau combat pour l’égalité, 5 mars 2012.

(4) Lucie Poirier et Joane Garon, Hypersexualisation : Guide pratique d’information et d’action.

Pierrette Bouchard (2007), BOUCHARD, Pierrette, Consentantes ? Hypersexualisation et violences sexuelles, Rimouski, recherche menée à la demande du CALACS de Rimouski.

Francine Descarries, (2005), « L’antiféminisme “ordinaire” », Recherches féministes, 18, 2, (2005) p. 137-151.

(5) Aujourd’hui Patrick Califia.

(6) « Sans doute faut-il renoncer au fantasme d’affranchir le sexe du pouvoir ». Eric Fassin, « L’après-DSK, pour une séduction féministe », Le monde.fr, 20.06.11.

« Le pouvoir et la sexualité sont co-extensifs ; qu’on ne trouvera pas de sexualité sans pouvoir. Je dirais que le pouvoir est une dimension très excitante dans la sexualité ». Judith Butler, « Pour une éthique de la sexualité, entretien par Eric Fassin et Michel Feher », Vacarme, n°22, hiver 2003.

(7) Marissa Jonel, « Lettre d’une ancienne masochiste », in Against Sadomasochim.

(8) En France le n° INSEE, donné à la naissance, et qui est le numéro de Sécurité sociale, dont le premier chiffre est 1 pour les hommes, 2 pour les femmes (d’où « Le deuxième sexe »)

(9) Interview filmé pour une émission française de télévision.

(10) L’appellation « pro-sexe » est d’ailleurs intéressante  : elle rejette ainsi toute critique de la sexualité dans un camp qui serait alors « anti-sexe », ce qui ne peut que rappeler les insultes – « mal baisées », « frustrées » – qu’ont longtemps dû essuyer les féministes et qu’elles essuient encore.

(11) Robin Ruth Linden, Darlene R. Pagano, Diana E.H. Russell, Susan Leigh Star, Eds, Against Sadomasochism, a Radical Feminist Analysis,  East Palo Alto : Frog in The Well, 1982.

Laura Lederer, Ed., Take Back the Night, Women on Pornography (Afterword by Adrienne Rich), New York : William Morrow and Company, 1980.

(12) Eric Fassin, « L’avenir sera-t-il queer ? », La revue du projet, mars 2012.

(13) Le queer est une théorie post-moderne, et pourtant c’est celle qui réintroduit, dans les sciences sociales, la notion de « nature humaine ». »

Diffusion avec l’aimable autorisation de Martin Dufresne.

L’ouvrage d’Andrea Dworkin, « Les femmes de droite », est disponible à la Librairie du Québec à Paris, 30 rue Gay-Lussac, Paris 75005  ou à la Librairie Violette & Co (métro Charonne).

6 Réponses to “Patriarcat et sexualité : pour une analyse matérialiste”

  1. V13 4 avril 2015 à 13:53 #

    Et si on tenait le pari d’exhumer la thèse (Atkinson, Solanas, mais aussi Pelletier) que la sexualité n’est ni fatale, ni « naturelle », ni « anthropologique », mais un système d’échange contraint conssubstantiel au sexage, comme l’exploitation à l’économie – et qu’on peut essayer de s’en débarrasser ? On a l’impression que les féministes matérialistes, que ce soit Dworkin, Mathieu, Delphy, accumulent tous les éléments qui permettent de franchir ce pas, mais que personne n’ose. Et qu’on tourne en rond dans la dénonciation au lieu d’aller d’un bon pas dans la critique. Et oui, – cela suppose aussi d’imaginer un monde sans masculinité, au sens social du terme.

    • yves 10 septembre 2015 à 15:33 #

      Oui, tout à fait ; de toute évidence, la « sexualité », en tant qu’activité particulière, spécifique, montée en épingle et mise en avant, perchée sur un piédestal et soigneusement centrée sur la génitalité, séparée tout aussi bien de la sensualité que de l’affectivité (sauf l’amour, auquel elle est enchaînée – pour les femmes), de toute évidence, la « sexualité » n’aurait aucun sens dans une société qui ne serait pas de domination masculine. Une société égalitaire, laissant toute liberté aux individus, cessant de les arrimer à des identités de genre, et de les exploiter en conséquence lorsqu’ils sont féminins, n’aurait plus aucun usage de la « sexualité ». Elle disparaîtrait.

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