Les féministes pro-sexe veulent faire taire les survivantes de la prostitution

28 Déc

Rachel Moran, survivante de la prostitution et militante abolitionniste, a prononcé une allocution lors du FemiFest 2014. Le 9 septembre dernier, elle a partagé le texte de cette allocution sur sa page Facebook.

La vidéo de l’allocution de Rachel Moran au FemiFest 2014 est disponible sur Vimeo : FemiFest 2014_ Rachel Moran: « Abolishing Prostitution – A Call for Action »

 

Le site Ressources Prostitution a fait une traduction française de cette allocution. La voici en intégralité :

« Voici le texte de mon allocution à la conférence FemiFest 2014, pour toute personne intéressée:

J’aimerais tout d’abord vous parler un peu de ce que le féminisme radical signifie pour moi dans le cadre de mon travail de militante abolitionniste, et aussi au sens affectif, à titre de survivante de l’industrie du sexe. Il y a trois ans, quand j’ai commencé à écrire anonymement des articles de journal et des blogs sous le nom de plume FreeIrishWoman, j’ai remarqué assez vite que mes paroles étaient partagées et diffusées par un groupe particulier de féministes: les féministes radicales. Comme les souvenirs que je décrivais étaient les expériences d’une adolescente de quinze ans, sans abri, socialement désavouée et prostituée, je m’attendais naturellement au soutien de la communauté féministe. En même temps, je n’étais pas complètement ignorante des divisions politiques entre celles qui se décrivent comme féministes, sinon ç’aurait été un choc pour moi de découvrir que, si mes paroles et expériences étaient honorées et partagées par les féministes radicales, elles étaient aussi largement ridiculisées et voyaient leur authenticité contestée sans relâche par certaines de celles qui se faisaient appeler féministes libérales.

Rachel Moran

Rachel Moran

Le féminisme libéral – qui soutient que tout ce que fait une femme peut être autonomisant (empowering) du moment qu’elle ne le fait pas avec une arme à feu pointée sur la tempe – m’avait toujours semblé merdique de toute façon; je ne peux donc pas dire que j’ai été terriblement déçue. Mais je me suis sentie blessée et, par-dessus tout, irritée. Il était à la fois blessant et irritant pour moi de savoir qu’il existait une armée entière de jeunes femmes blanches dans la vingtaine, socialement privilégiées, qui parlaient de la prostitution comme le summum de l’autonomisation des femmes. Pour moi, cette évaluation d’une expérience qu’elles n’avaient jamais eue et qu’elles décrétaient inoffensive, malgré le tsunami de preuves attestant de sa nocivité, tout en ayant passé des années à être éduquées dans l’effort de se tenir à l’écart de la classe sociale des femmes qui sont les plus nombreuses à devoir vivre cette expérience, constituait la plus répugnante des formes d’hypocrisie.

Nous qui disons la vérité sur l’industrie mondiale du sexe nous trouvons parfois à deux doigts du désespoir, écrasées sous le poids du préjugé populaire en vigueur, ancré qu’il est dans l’ignorance, à la fois volontaire et maligne, et dans l’inconscience, parfois innocente et, quand elle l’est, d’autant plus frustrante. Nous savons que le patriarcat tire bénéfice de l’existence même de l’industrie mondiale du sexe et de l’anéantissement de la vie d’innombrables femmes. Il est donc exaspérant pour nous toutes d’entendre des féministes libérales régurgiter le discours patriarcal qu’elles ont personnellement acheté et qu’elles essaient de nous vendre, celui selon lequel le noir est le blanc, le haut est le bas, et l’emprisonnement est libérateur. Assimiler le consentement à une libération est le fait des gens qui ignorent que l’oppression ne peut fonctionner sans lui. Mais le consentement à l’oppression, le consentement sous la contrainte, n’a rien d’un consentement véritable. La contrainte transforme le consentement en autre chose, l’éloignant de sa vraie nature. Un véritable consentement sexuel cesse alors d’être possible. Ce consentement sexuel se situe à mille lieues des lois du commerce; il est au-delà de la vente et au-delà de l’achat. La violence sexuelle, par contre, s’accompagne souvent d’un prix et, quand c’est le cas, nous parlons de prostitution.

Je suis fatiguée de l’ignorance des femmes qui ne comprennent pas cela, mais peut-on s’étonner vraiment que la plupart de ces femmes sont, comme je l’ai dit, jeunes, blanches et privilégiées? Je doute qu’aucune des femmes réunies ici aujourd’hui ne s’en étonne, parce que la distance qui sépare les personnes socialement privilégiées des réalités des personnes désavantagées est un phénomène familier aux yeux de toute femme ayant le moindre brin de bon sens politique.

Mais oui, je suis prête à reconnaître que nous sommes fatiguées et frustrées et énervées, et avec raison. Chaque fois que nous prenons la parole, les libérales font de leur mieux pour nous faire taire. Nous en avons vu des exemples au cours des dernières semaines, comme nous le faisons toutes les semaines. Au moment même où je vous parle, des imbéciles diffusent d’Édimbourg à Brighton des pétitions contre cette conférence. Le conseil le plus distingué que je pourrais donner à ces femmes serait de consulter leurs dictionnaires et d’y chercher le mot « féministe ». Bien sûr, malheureusement, je devrais aussi les informer également, d’ignorer dans bien des cas ce qu’elles y trouveront, puisque tant de dictionnaires définissent le féminisme comme une question d’égalité des sexes, ce qui équivaut à mettre la charrue devant les bœufs. Une femme qui croit en l’égalité sociale, économique et politique des sexes n’est pas une féministe, mais une fantaisiste. Nous ne vivons pas dans ce monde; nous n’avons pas l’égalité, et, comme le savent les féministes radicales, une condition préalable de l’égalité est le démantèlement de la suprématie masculine. Nous devons d’abord nous en libérer. Alors, et seulement alors, pourrons-nous peut-être vivre nos vies en égales.

La pure et simple cruauté de la position féministe libérale est aussi quelque chose qui, apparemment, leur échappe. Leur posture nous dit, à nous survivantes de l’industrie du sexe, que chaque viol que nous avons enduré n’avait pas d’importance, que les agressions sexuelles de toutes sortes que nous avons vécues de toutes les manières étaient tout simplement des risques du métier, et que nos viols collectifs n’auraient pas été des viols collectifs si une loi avait simplement forcé ces hommes à nous utiliser un à la fois. Eh bien, j’ai des nouvelles pour elles: les bordels forfaitaires et les « tournantes » organisées sont le dernier cri en Allemagne aujourd’hui. Pour quiconque n’est pas au fait de ces expressions, un bordel forfaitaire est la réponse du système prostitutionnel aux restaurants de type buffet. Les hommes paient un tarif unique, un « forfait » et, pour ce prix, ils peuvent utiliser le ou les corps de femmes pour aussi longtemps qu’ils en sont capables, éjaculant autant de fois qu’ils le souhaitent ou le peuvent. Ces offres sont parfois combinées avec des forfaits de « tournante », qui permettent à cinq ou six ou sept hommes d’arriver au bordel ensemble, de payer leur « forfait » et d’utiliser ensemble le corps d’une femme jusqu’à ce qu’elle puisse à peine tenir debout. On m’a transmis des photographies d’une telle scène dans un bordel allemand. La jeune fille utilisé par une demi-douzaine d’hommes avait dix-neuf ans et était enceinte de sept mois. Voilà le vrai visage de l’industrie réglementée du sexe pour laquelle se battent les féministes libérales.

On a prétendu, dans le milieu des campagnes menées contre cette conférence, que je mettais en danger la vie des femmes qui sont dans la prostitution. De telles accusations révèlent la profondeur de leur aveuglément. Il n’y a jamais eu qu’un groupe de personnes responsables de la mise en danger de ma survie quand j’étais dans la prostitution, et ce n’étaient certainement pas des abolitionnistes; C’étaient les acheteurs de sexe; les mêmes acheteurs de sexe dont les bites ne seront jamais sucées par les féministes libérales qui défendent et proclament le droit de ces hommes à voir leurs bites sucées par d’autres femmes : les femmes économiquement défavorisés, désavantagées au plan éducatif, carencées au plan social et racialement marginalisées.

Alors, où allons-nous, avec nos frustrations? Et que faisons-nous de la colère qui est si inévitable ici, une réaction humaine aussi intrinsèque à l’injustice d’être traitée de menteuse quand on dit la vérité? La première chose que je voudrais vous dire, c’est Courage! Cette situation ne durera pas éternellement. C’est précisément l’hypocrisie de la position féministe libérale qui sera sa perte. La doctrine qui prétend qu’il y a « une autonomisation à tirer de ces expériences (que nous allons tout faire pour nous éviter personnellement) » a une durée de vie limitée. Ce genre d’absurdités possède une date de péremption. Aussi populaire soit-elle et aussi longtemps qu’elle le soit, une telle doctrine est vouée à être discréditée – comme dans la fable des nouveaux vêtements de l’empereur.

J’ai été profondément réconfortée ces dernières années (et surtout au cours des dix-huit derniers mois, depuis la publication de mon autobiographie, Paid For), non seulement par les vérités que j’ai réussi à transmettre, mais par les vérités qui ont été dites par tant d’autres femmes, dont la plupart n’avaient pas eu à vivre ces réalités pour les reconnaître. J’ai été réconfortée de voir, pays après pays, des mouvements abolitionnistes surgir là où il n’en existait pas auparavant, ou reprendre des forces là où ils s’épuisaient. Et partout où j’ai constaté ce renforcement de l’abolitionnisme, j’ai observé une cause commune du mouvement abolitionniste et du mouvement féministe radical, ou, à tout le moins, une forte adhésion des abolitionnistes aux idées-forces du féminisme radical.

La réalité est que l’histoire donne raison aux féministes radicales dans ce dossier : elles sont les seules à bien saisir la conjoncture et les raisons qui l’expliquent. Les féministes socialistes ont mon respect, mais leur portrait de la prostitution n’est pas complet. Celle-ci n’existe pas comme une simple conséquence de la privation de droits économiques pour les femmes. La pauvreté est un facteur propice, mais pas une raison. Les facteurs propices ne sont pas des raisons. Ce sont simplement des facteurs propices. La prostitution existe pour une seule raison, et cette raison est la demande masculine. Aucune quantité de pauvreté n’arriverait à créer la prostitution si ce n’était de la demande masculine.

Je suis venue ici aujourd’hui pour faire appel au soutien de chacune des femmes de cette salle dans la lutte contre ce fléau qui pèse presque exclusivement sur les filles et les femmes. Nous devons lutter contre lui, pas en arrachant les feuilles, ni en en taillant les branches, ni même en le coupant au niveau du tronc; nous devons arracher cet arbre avec ses racines. Aussi difficile que semble cette tâche, nous avons déjà les outils pour le faire. Nous ne sommes, heureusement, ni aussi mystifiées que les libérales, ni aussi entravées dans notre compréhension que les socialistes. Nous savons que la prostitution est à la fois une conséquence et une excellente preuve de la subordination des femmes, et c’est à partir de ce savoir que nous pouvons la démanteler. Il est très important que nous ne reculions jamais d’un pouce dans cette lutte. Nous ne devons jamais céder aux tactiques du lobby pro-prostitution, dont la première est de prétendre que la prostitution n’est pas une question morale. Permettez-moi de le dire devant vous et à la face du monde : vous pouvez être sacrément sûre que la prostitution est une question morale, comme les droits humains le sont toujours.

Le lobby pro-prostitution prétend que les abolitionnistes se livrent à une «croisade morale» pour débarrasser le monde de la prostitution. Croisade est ici un terme péjoratif, et il est associé à la morale pour entacher celle-ci de sa dérision méprisante. La morale, nous dit-on, est négative, mal fondée et, au fond, mal. L’idiotie évidente de qualifier de mal le discernement entre le bien et le mal échappe apparemment à certaines personnes.

Je suis fatiguée d’entendre les gens faire précéder des arguments abolitionnistes de la phrase « je ne suis pas moraliste, mais… ». Nous sommes toutes et tous des moralistes, à moins d’être des psychopathes, et depuis quand la morale est-elle un mot répréhensible? Voici la réponse : la morale est devenue répréhensible lorsque certaines personnes ont trouvé profitable que nous détournions le regard de leurs activités et faisions comme si la morale était ici nulle et non avenue. D’ailleurs, vous constaterez qu’à maintes reprises, les gens qui épousent cette position défendent quelque chose de manifestement incorrect, d’où leur insistance à interdire que la morale ait voix au chapitre.

On assiste aussi à la prétention absurde que les personnes qui s’opposent à la prostitution le font nécessairement d’un point de vue religieux, comme s’il y avait quelque pénurie d’athées éthiques dans le monde. Les principes moraux qui régissent ou influencent nos actes n’ont souvent aucune autre base que notre propre sentiment inné de ce qui est ou non un comportement humain nuisible. La prostitution nuit à la psyché humaine à tous les niveaux imaginables; c’est précisément son caractère nuisible et dégradant qui donne instantanément lieu à un sentiment de répulsion quand nous imaginons la prostitution au centre de la vie des femmes que nous aimons.

Donc, demeurons fermes sur ces points: que la prostitution existe en raison de la demande masculine, et que nous savons très bien et ne cèderons pas dans notre affirmation qu’elle est carrément mauvaise. Il y a une raison pour laquelle on nous combat aussi constamment sur ces points; c’est que nos adversaires savent que nous pouvons les vaincre.

Laissez-moi vous répéter que je suis venue ici aujourd’hui pour demander le soutien de toutes les femmes de cette salle dans la lutte contre la prostitution. Veuillez entendre cela comme un appel à l’action. Partout en Europe, nos politiciens et politiciennes commencent à discuter de la prostitution plus fréquemment. En février dernier, le Parlement européen a voté à une écrasante majorité l’adoption du rapport Honeyball, qui appelle à l’adoption du modèle nordique dans toute l’Europe. Lorsque vos politicien-ne-s prennent la parole en ce sens, veuillez les appuyer par des lettres à la fois publiques et privées. Quand ils et elles ne le font pas, veuillez les encourager à le faire. Quand vous voyez des campagnes abolitionnistes émerger – et vous en verrez plusieurs; le mouvement abolitionniste progresse – veuillez lui prêter votre temps et votre énergie et votre voix.

Je collabore à un groupe appelé SPACE International. SPACE est l’acronyme de Survivors of Prostitution – Abuse Calling for Enlightenment (Survivantes des violences de la prostitution appelant à une prise de conscience). Nos membres proviennent déjà de sept pays et nous avons toutes fait le douloureux sacrifice de parler publiquement de la violence que nous avons vécue dans l’industrie du sexe. Nous avons des ami-e-s et des allié-e-s dans plusieurs organisations internationales et nous gagnons du terrain, mais nous ne pouvons réussir sans le soutien des femmes du grand public. Je vous encourage à rejoindre RadFemUK et d’autres organisations comme elles, et à soutenir leurs actions en partageant et en diffusant leurs campagnes et leurs documents. Nous avons besoin d’un raz-de-marée d’appuis de la part des femmes, mais il se peut que, pour que cela se produise, nous devions rappeler aux femmes que le corps de leurs filles serait aussi tout aussi accueilli dans les bordels et les quartiers chauds que les nôtres l’ont été, si les circonstances de leur vie devaient les amener là. »

Rachel Moran

Copyright : Rachel Moran, décembre 2014.

Original : Statut Facebook de Rachel Moran du 9 septembre 2014

Traduction : Chaque fois que nous prenons la parole, les féministes « pro sexe » font de leur mieux pour nous faire taire

8 Réponses to “Les féministes pro-sexe veulent faire taire les survivantes de la prostitution”

  1. Rapha 7 janvier 2015 à 02:20 #

    Je sais que ces féministes-là se disent pro-sexe, mais n’est-ce pas dommage que d’autres féministes emploient ce terme pour les nommer, ce qui peut faire passer les autres féministes pour des « anti-sexe » ?

  2. Xavier Malby 1 mars 2015 à 12:32 #

    Appelons les « pro-sexe » par leur nom : les « pro-prostitution ».

Trackbacks/Pingbacks

  1. Le terme « pro-sexe » fait croire que s’opposer à l’exploitation sexuelle des femmes, c’est être coincé sexuellement (anti-sexe) | Remember, resist, do not comply - 27 février 2015

    […] Les féministes pro-sexe veulent faire taire les survivantes de la prostitution […]

  2. Prostitution - Sexisme & antiféminisme | Pearltrees - 8 novembre 2015

    […] Elle est belle, jeune, un peu insolente. Les féministes pro-sexe veulent faire taire les survivantes de la prostitution | Remember, resist, …. […]

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