Hé, les médias. Faites votre travail! Signé : le féminisme.

6 Déc

Un article de Meghan Murphy publié sur son site, Feminist Current, le 4 décembre 2014.

Traduction française de Ressources Prostitution transmise en intégralité ci-dessous.

 

National Day of Remembrance

 

« La Presse canadienne a publié aujourd’hui un bien étrange entrefilet. La journaliste Stephanie Levitz a écrit que les «travailleuses du sexe» estiment qu’il est «‘malade et tordu’ que la nouvelle loi canadienne sur la prostitution, si contestée, entre en vigueur lors d’une journée consacrée à l’éradication de la violence contre les femmes».

Cette journée est le 6 décembre, l’anniversaire du massacre de l’École Polytechnique de Montréal et la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes.

Levitz n’a interviewé qu’une personne se décrivant comme «travailleuse du sexe», Valerie Scott, l’une des femmes qu’Alan Young a engagées comme demanderesses dans sa contestation judiciaire (Bedford c. Canada) et qui, fort probablement, ne travaille plus réellement comme prostituée, ayant dépassé l’âge attrayant (les prostitueurs* préférant les nymphettes).

C’est, bien sûr, une partie du problème avec le terme «travailleur du sexe» : il reste délibérément vague. Techniquement, un «travailleur du sexe» peut être quelqu’un qui gère un bordel (soit un proxénète), ce qui est, en fait, la motivation du désir de Scott et de Terri Jean Bedford de voir dépénalisée l’industrie du sexe, pour qu’elles puissent continuer à gagner leur vie au moyen de la prostitution, même si les hommes ne veulent plus leur acheter de sexe (ces prostitueurs sont néanmoins adorables, c’est juste qu’ils ne veulent que des chattes d’adolescentes, faut les comprendre). Donc, une «travailleuse du sexe» ne signifie pas nécessairement une femme qui est prostituée; par contre, n’importe quelle «travailleuse du sexe» peut apparemment parler au nom de l’ensemble des femmes prostituées.

Comme Sarah Ditum l’a récemment écrit dans le New Statesman :

[Le terme «travailleur du sexe»] englobe les femmes qui font le trottoir et les escortes, les strip-teaseuses et le téléphone rose, les dominatrices et les vendeurs de sex toys – et même leurs patrons respectifs. De toute évidence, ces activités ne sont pas toutes les mêmes, et toute théorie ou législation qui tente de les traiter comme identiques est passible de s’enliser sur l’objection que le travail sexuel n’est pas tout ça.»

Levitz écrit que «les gens qui travaillent dans l’industrie du sexe ont exprimé leur rejet pour les nouvelles lois sur la prostitution, qui – craignent-ils – vont donner lieu à plus et non moins de victimes » (ce qui est tout à fait inexact – la plupart des femmes et des filles qui sont prostituées ne passent pas leur temps en entrevues médias…); puis, elle cite la «travailleuse du sexe» Valerie Scott comme preuve de son affirmation.

D’abord, une seule «travailleuse du sexe» n’équivaut pas aux «gens qui travaillent dans l’industrie du sexe». Il n’est pas non plus raisonnable de citer une «travailleuse du sexe» qui ne travaille pas comme prostituée, mais est plutôt une aspirante «gestionnaire», puis de présenter son avis comme l’opinion de l’ensemble des femmes et des filles qui sont (réellement) prostituées à l’heure actuelle.

En outre, c’est la dépénalisation et/ou la légalisation complète qui a «produit plus de victimes», pas le modèle nordique, celui qui a servi de canevas aux nouvelles lois du Canada. Autre élément clé – la prostitution est ce qui produit des victimes. La demande pour toujours plus de femmes prostituées (plus jeunes, plus fraîches, plus nouvelles) est l’élément moteur de toute l’industrie. Les prostitueurs constituent cette demande. Les femmes et les filles en situation de prostitution sont victimes des prostitueurs et non des lois. Et si c’est aux agresseurs que nous voulons nous en prendre, alors une solution féministe serait de s’en prendre aux agresseurs. Une loi qui pénalise un homme qui souhaite violenter des prostituées ne violentera pas de prostituée. Au contraire, cette loi servira à dissuader l’homme de chercher une prostituée en premier lieu, et elle facilitera sa mise en accusation s’il agresse une femme ou une enfant prostituée.

Par ailleurs, je trouve parfaitement approprié que ce soit le 6 décembre – la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes – qu’entre en vigueur la nouvelle loi, celle pénalisant ces chers vieux prostitueurs qui sont là à rôder dans le quartier Downtown Eastside, probablement à la recherche d’une jeune fille autochtone vulnérable pour assouvir leurs «besoins».

Le 6 décembre est le jour où nous nous remémorons la violence faite aux femmes et où nous prenons des mesures pour la contrer. C’est le nom de cette journée. Quelle meilleure action pourrait-on prendre ce jour-là que de dire aux auteurs de violence: c’est fini! Vous n’avez pas ce droit, ces femmes et ces filles ne sont pas à vous. Elles méritent mieux et sont plus qu’une série d’orifices à pénétrer quand cela vous tente. Les femmes qui sont pauvres et racisées méritent de meilleures options que la prostitution. Elles méritent mieux que d’être abandonnées sur le trottoir à la merci des Robert Picktons de ce monde. Donc, criminalisons ces hommes avant même qu’ils aient l’occasion de s’en prendre à elles.

La journaliste laisse Scott recadrer la conversation d’une manière complètement malhonnête, sans même prendre la peine d’aller parler à l’une ou l’autre des féministes et des groupes de femmes qui ont participé à la promotion de cette loi ou qui s’impliquent dans la planification d’événements du 6 décembre, tel le Vancouver Rape Relief & Women’s Shelter (VRRWS), qui tient sa commémoration annuelle du Massacre de Montréal ce samedi à la Bibliothèque publique de Vancouver.

Valerie Scott lance : «Ce jour-là ne devrait pas être réservé aux femmes assassinées par Marc Lépine, il devrait aussi être pour les femmes assassinées par Robert Pickton.»

Bien d’accord. C’est pourquoi l’événement du VRRWS traite chaque année du problème récurrent de la violence et de la colonisation infligées aux femmes et aux filles autochtones du Canada, des femmes disparues et assassinées, ainsi que d’autres enjeux tels la lutte pour un revenu décent garanti, le sexisme au sein de la police, la garde d’enfants et le droit de la famille, les migrantes qui fuient la violence masculine au Canada, la féminisation de la pauvreté, l’inceste, l’éco-féminisme, les femmes battues, les viols commis sur les campus, avec en plus, oui, la prostitution et la loi sur la prostitution.

Je ne sais pas à quels événements de commémoration Scott et Levitz ont assisté, mais si j’en juge par leur tentative ridicule de prétendre que des meurtriers comme Pickton et ses victimes ont en quelque sorte été oubliés du programme du 6 décembre, je vais hasarder qu’elles n’ont participé à aucun de ces événements.

Il a été démontré que la dépénalisation et/ou légalisation complète de la prostitution n’avait eu pour effet que d’accroître la traite à des fins sexuelles, d’attirer les proxénètes et le crime organisé, de permettre à l’industrie de prospérer dans la clandestinité comme dans le secteur légal, et qu’elle n’avait certainement pas réduit la violence contre les femmes en situation de prostitution. S’imaginer que banaliser l’industrie ou dépénaliser les prostitueurs est en quelque façon féministe, s’avère naïf, dangereux et insultant.

Journalistes, faites du meilleur journalisme! »

*prostitueurs : clients de la prostitution

Source originale : Meghan E. Murphy, «Hi the media. Do your job. Love, feminism.»

Source de la traduction française : Hé, les médias. Faites votre travail! Signé : le féminisme.

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