Julien Blanc, un pur produit de l’économie mondiale de la misogynie

27 Nov

Traduction française d’un article de Laura McNally publié le 13 novembre 2014 sur « Feminist Current ».

Laura McNally

Laura McNally

 « Il est facile de faire porter le blâme d’un problème mondial et systémique à « quelques saligauds ». C’est ce qu’illustrent des cas comme le « consultant en conseils de fréquentation » Julien Blanc. Blanc parcourt le monde en enseignant aux hommes comment devenir des « as de la drague ». Il démontre la misogynie inhérente à l’entreprise de la drague en enseignant à d’autres hommes à utiliser ses techniques de violence physique et émotionnelle dans leur approche des femmes. Après qu’un tollé général ait condamné ses actions, Blanc a été expulsé d’Australie avant de pouvoir donner son séminaire comme prévu à Melbourne. Ses méthodes comprennent le fait d’étouffer des femmes et de pousser leur visage vers son entrejambe – un comportement caractéristique de représentations pornographiques. Mais alors que Blanc a été à juste titre critiqué, les institutions qui tirent profit de telles images demeurent à l’abri de toute critique.

À l’échelle mondiale, la violence sexiste a atteint des proportions épiques, affectant aujourd’hui une femme sur trois. Bien que les facteurs sociaux soient souvent remis en question, les facteurs économiques et politiques le sont moins. Cette violence doit être analysée dans le contexte d’une économie mondialisée. Tant que les moteurs institutionnels de l’exploitation sexuelle ne seront pas affrontés, nous verrons de plus en plus d’hommes se comporter comme Julien Blanc. En fait Blanc ne peut être perçu comme une exception à la règle; dans une culture de consommation mondialisée et misogyne, Blanc joue le jeu à fond.

Julien Blanc

A gauche, un schéma de la violence conjugale que Julien Blanc a publié avec le commentaire suivant : “May as well be a checklist…#HowToMakeHerStay” (« Pourrait aussi être une checklist #commentlafairerester »)

A droite, le pick up artist suisse Julien Blanc.

Au cours des décennies précédentes, les différentes modes sexistes pouvaient demeurer contenues à des cultures ou des frontières données. Aujourd’hui, où la mondialisation a fait des pas de géant, ces limites sont moins claires. Des hommes de culture américaine comme Blanc peuvent vendre des séminaires de drague misogyne partout dans le monde et, à quelques exceptions près, être accueillis et très bien payés. Les femmes sont plus que jamais unanimement considérées comme des objets de conquête masculine. La violence contre les femmes et la chosification sexuelle prolifèrent. Poussée par des systèmes colonialistes comme la militarisation et le «tourisme sexuel», l’exploitation sexuelle n’est pas un hasard de la mondialisation; c’en est l’un des fondements mêmes.

L’industrie du sexe a remporté le gros lot avec la mondialisation, d’abord portée par le complexe militaro-américain, plus tard par le biais du système bancaire international et sa politique économique, et ensuite via l’Internet et le tourisme. La misogynie est un langage universel. Le sexe et la pornographie ne nécessitent aucune traduction, aucune explication et aucun jargon particulier. Une publication de l’industrie états-unienne, Adult Video News, peut récompenser des titres comme « I Wanna Buttfuck Your Daughter » ou « Ass Blasting Anal Whores », mais à l’échelle mondiale, ces images parlent d’elles-mêmes. L’inégalité économique mondiale a longtemps été un vecteur de l’exploitation sexuelle. Mais ce n’est qu’avec la prolifération de la pornographie, que ces enjeux ont connu une diffusion électronique, de plus en plus en direct pour des profits énormes. Si l’adage dit que « le sexe fait vendre », l’exploitation sexuelle fait vendre encore plus.

La pornographie sert de propagande à l’exploitation sexuelle globale et de formation aux agresseurs. La plupart des films pornographiques comprennent des actes de violence envers les femmes. En 2010, une étude a indiqué que 88 pour cent de vidéos porno les plus populaires dépeignaient des actes de violence contre des femmes. Des modes inspirées de la pornographie comme « l’agression faciale » ont encouragé une culture d’agression sexuelle dangereuse, comme le prouvent des hommes comme Blanc. Les conséquences sont graves : en Nouvelle-Zélande, 25 % des filles de moins de 14 ans qui ont eu des rapports sexuels, ont été forcées ou violées. On entend de plus en plus d’adolescentes dire s’être senties tenues d’accepter des rapports anaux, puisque la sodomie fait partie intégrante d’un répertoire pornographique qui semble n’avoir aucune limite. Le porno « snuff » et le porno sadomasochiste ont, avec des pratiques comme le « rosebudding » (expulsion et fellation du rectum), généré un discours mondial de pratique nécrocapitaliste. « Nécrocapitaliste » en ce sens que consommateurs et commerçants prennent leur pied au moyen de la souffrance ou de la mort. La violence sexuelle est de plus en plus confondue avec une sexualité réciproque et agréable. Elle est souvent considérée comme un droit de l’acheteur mais, comme l’a dit Rebecca Mott, une des fondatrices de l’organisation Sex Trafficking Survivors United, « Aucun homme n’est jamais décédé d’un manque de sexe, mais des millions de personnes prostituées sont mortes et vont continuer à mourir. »

Nous vivons dans un monde tapissé d’images pornographiques, mais leur lien avec le système d’exploitation plus vaste est soit ignoré soit nié d’emblée. Les consommateurs vont jusqu’à soutenir que l’industrie du sexe peut même réduire les attitudes et les violences sexistes. Cette thèse est directement contredite par une méta-analyse menée en 2010, les données expérimentales les plus récentes, et l’examen de la législation des pays nordiques qui indique l’effet contraire.

La culture de consommation occidentale réduit ces enjeux à une question de « choix » individuel, mais cette lecture échoue à plusieurs titres. Tout d’abord l’industrie du sexe n’est pas un « choix sexuel »; c’est une institution mondialisée au pouvoir économique et politique important. Deuxièmement, le choix du consommateur peut restreindre ou enfreindre les droits d’autrui. Certains États membres de l’ONU estiment qu’entre 60 et 90 pour cent des femmes qui sont dans cette industrie sont victimes de la traite. En Thaïlande, on estime que 40 pour cent de l’industrie du sexe consiste en agressions sexuelles d’enfants et environ 90 pour cent des filles victimes de la traite sont des mineures. Les femmes autochtones sont également très surreprésentées dans les différents secteurs de l’industrie.

Alors que les États-Unis imposaient leur genre particulier d’exploitation sexuelle des filles et des femmes dans les Philippines, en Thaïlande, en Corée du Sud et ailleurs, les féministes libérales américaines débattaient des rôles du choix et de l’agentivité pour les exploitées. Les personnes critiques de ces problématisations sont qualifiées d’« anti-sexe » ou même d’« anti femme », mais la rhétorique occidentale du « choix » fonctionne en fait pour légitimer l’exploitation des personnes vulnérables au plan économique. Les arguments formulés à l’appui du choix, de l’agentivité, ou d’une « porno féministe » offrent des possibilités d’expansion aux ventes plutôt qu’à l’éthique.

Des enquêtes menées par la journaliste Lydia Cacho ont révélé que les trafiquants sexuels utilisent la rhétorique du « choix » pour justifier leur commerce. À l’âge de 18 ans, les enfants exploitées deviennent prétendument des travailleuses adultes libres et consentantes. Cela crée une ligne dangereusement floue, étant donné que le genre « ados/lolitas » demeure le type de porno le plus recherché, sans même parler de l’épidémie de pornographie représentant des sévices sexuels infligés à des enfants. La préférence des acheteurs pour des femmes plus jeunes crée les conditions propices aux agressions sexuelles d’enfants.

Les économies en développement ne disposent ni des ressources, ni de l’intégrité structurelle nécessaire pour inculper les agresseurs sexuels d’enfants. Les affluences élevées de tourisme sont généralement dictées par la politique économique internationale, et les lois contre la traite demeurent fragmentées; l’Australie, par exemple, n’a adopté une loi à ce chapitre qu’en 2005. Pour aggraver les choses, les clients de l’industrie du sexe ne se soucient pas qu’une femme soit forcée, victime de la traite, ou autre. À l’exception de quelques pays nordiques, le client peut acheter du sexe partout dans le monde. Tout comme l’entreprise de formation à la drague, les touristes sexuels se rassemblent en ligne. Des moteurs de recherche entiers sont dédiés à informer les « touristes sexuels » sur les meilleurs trucs pour exploiter des filles et des femmes dans tous les pays.

Les supporters de l’industrie du sexe identifiés à gauche soutiennent généralement que toutes les industries sont coupables d’exploitation en régime capitaliste et que, par conséquent, l’industrie du sexe est comme toutes les autres. Les survivantes de l’industrie tiennent un tout autre discours : elles parlent d’une dégradation et d’une douleur à vie inouïe, non quantifiable et inimaginable; elles disent que la souffrance revient sans cesse puisque leurs agressions sont filmées et commercialisées partout dans le monde, indéfiniment. En témoignent les taux de syndrome de stress post-traumatique vécus par les survivantes de l’industrie du sexe : ils se comparent à ceux des soldats revenus du front. Celles qui ont fait le travail déchirant pour l’âme de témoigner de leur exploitation sexuelle dans des récits autobiographiques peuvent se voir raillées comme «anti-sexe» et intimidées, harcelées, ou pourchassées en ligne. L’exploitation sexuelle est défendue comme si elle équivalait à une libération sexuelle. Cette attitude est renforcée par l’intégration croissante de l’industrie du sexe à la culture, aux médias et au monde des affaires, où prospèrent des hommes comme Julien Blanc.

L’industrie exploite l’inégalité mondiale, elle présente la violence comme un divertissement, promeut la violence et la dégradation des femmes, favorise le racisme et le sexisme et est, néanmoins, souvent défendue comme une sorte d’utopie propice à la sexualité. Pourtant, elle sert d’éducation à des hommes comme Blanc. Même si cet homme est critiqué à juste titre, l’industrie mondiale qui sous-tend son attitude et les pratiques qu’il promeut appelle également une critique sérieuse. À quoi bon critiquer un individu misogyne dans une économie mondiale de la misogynie qui continue à être favorisée?

Plus inquiétant que les individus comme Julien Blanc est que ces attitudes ne sont pas rares : elles prolifèrent du fait d’entreprises transnationales fortes d’un pouvoir politique. Blanc et ses semblables doivent savoir qu’ils n’ont aucun droit de propriété sur les femmes, mais ils sont peu susceptibles de l’apprendre tant que nos institutions économiques, juridiques et politiques reflètent la réalité contraire. Les consommateurs doivent enlever leurs lunettes teintées de porno et critiquer l’industrie pour ce qu’elle est: un trafic mondial de transgressions des droits de l’homme qui rend lucrative l’exploitation sexuelle des femmes et inévitable la multiplication d’hommes comme Julien Blanc. »

« Laura McNally est psychologue, consultante, auteure et doctorante. Son travail actuel fait appel à la théorie critique pour étudier les limites de la responsabilité sociale des entreprises et du féminisme libéral. Elle blogue sur http://lauramcnally.com. »

Source originale : Julien Blanc is rightfully condemned, but who is willing to confront the global economy of misogyny?

Source de la traduction française : Julian Blanc est à juste titre condamné, mais qui va contrer l’économie mondiale de la misogynie ? par Laura McNally

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