Selon les pro-prostitution, les abolitionnistes seraient trop dans l’émotionnel

11 Mai

Un article de Meghan Murphy publié sur le blog http://feministcurrent.com, le 28 mars 2014.

Traduction française de la collective TRADFEM transmise en intégralité ci-dessous :

« Je refuse de croire qu’une attitude de sociopathe soit une bonne chose pour le féminisme. Pourtant, c’est exactement la position que l’on nous enjoint d’adopter à propos de l’industrie du sexe.

Un article récent (Our Feelings Aside, Sex Work Is a Labor Issue) qui vante le nouveau livre de Melissa Gira Grant, Playing the Whore. The Work of Sex Work («Faire la pute : Le travail du travail du sexe», recensé ici : Toying with politics: A review of Melissa Gira Grant’s ‘Playing the Whore’) nous invite, dès son titre, à «mettre de côté nos sentiments» et à considérer la prostitution comme «un enjeu de travail» – une exigence étrange à adresser à des êtres humains au sujet d’autres êtres humains…

ImagePlaying the Whore. The Work of Sex Work  de Melissa Gira Grant

 

Depuis quand le féminisme promeut-il l’idée que l’on ne doit pas avoir de «sentiments» ? J’avais l’impression que le fait d’accuser les femmes d’être «trop émotives» et de laisser leurs sentiments entraver la pensée rationnelle (virile) était, dirais-je, un peu sexiste? Et au-delà de cela, la raison de s’impliquer dans le mouvement féministe est littéralement parce que l’on a à cœur l’intérêt des autres femmes. Nous avons à cœur la vie des femmes, leurs droits, leur bien-être, et, plus généralement, leur capacité à vivre leur vie libre de toute oppression et violence et dans la dignité. Exiger que nous «mettions nos sentiments de côté» lorsque nous pensons au féminisme et aux problèmes que vivent les femmes est antiféministe.

L’auteure de l’article, Meaghan O’Connell, dit que le livre de Gira Grant «examine comment le «discours des sentiments» et les débats théoriques peuvent nous distraire des questions plus immédiates de droit du travail et des droits humains que les travailleuses du sexe affrontent concrètement et dont elles meurent, constamment.»

Alors, me voilà confuse. Si le débat à propos de la prostitution ne doit concerner ni «la théorie» ni «les sentiments» – sur quoi porte-t-il donc?

Eh bien, je dirais qu’il porte sur un certain nombre de choses :

1) Les femmes et la vie des femmes

2) Les droits humains

3) L’égalité des sexes

4) Les systèmes de pouvoir

5) Le racisme

6) La pauvreté

7) L’abus de pouvoir

8) Les violences contre les femmes

9) Le pouvoir masculin

10) La mondialisation

11) Le colonialisme

Il y a un certain nombre d’autres choses que vous ou moi pourrions probablement ajouter à cette liste, mais je crois que les facteurs énumérés ci-dessus sont assez cruciaux dans la conversation. Et ce sont toutes des choses à propos desquelles j’ai à la fois des sentiments et des convictions. En tant que, vous savez, féministe, socialiste, et être humain qui se soucie des autres êtres humains.

Le refrain selon lequel «le travail du sexe est un travail» ou «le travail du sexe est un travail comme un autre» ou les efforts visant à redéfinir la prostitution comme un simple «enjeu de travail», dans le but d’amener les gauchistes qui ont normalement un penchant éthique à imaginer qu’ils se joignent à une lutte progressive, me donne l’impression de dire «Examinons la question sous un angle rationnel» ce que je ressens personnellement comme une attitude assez sociopathe. (Oups, pas facile de tenir en respect ces foutus sentiments…)

Tout d’abord, la prostitution n’est pas simplement un enjeu de travail. La prostitution fait partie d’un système qui inflige  de la violence aux femmes partout dans le monde, perpétue des systèmes d’inégalité, et cible particulièrement les femmes et les filles marginalisées. La prostitution existe au Canada sous son allure actuelle à cause d’intersections entre le colonialisme (In prostitution, ‘race, class, and sex intersect in the worst of ways to subjugate Native women’), le patriarcat, le capitalisme et le racisme. Juste un «enjeu de travail?» Vraiment? Peut-être devriez avoir un peu plus de «sentiments»…

Deuxièmement, même si la gauche est encline à se rallier d’emblée à n’importe quelle cause qui prétend être à propos des droits du travail, parce que nous voulons (à juste titre) appuyer les travailleuses et travailleurs, la classe ouvrière et le mouvement syndical, les arguments qui prétendent analyser la prostitution comme un «enjeu de travail» envisagent en fait celle-ci selon une lunette capitaliste – en termes de marché. Comme le souligne Kajsa Ekis Ekman (Être et être achetée: Une entrevue avec Kajsa Ekis Ekman), auteure de L’être et la marchandise. Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi (un livre réellement basé sur une analyse marxiste et féministe, mais dont pas un-e journaliste progressiste/féministe/libéral-e ne semble vouloir parler): «Les lobbyistes pro-prostitution tentent constamment de dépeindre la prostitution comme si ce n’était pas un enjeu de genre mais juste un rapport entre ‘acheteur’ et ‘vendeur’.» On ne parle plus de personnes mais de «services», de «clients» et d’une «industrie»? Reste-t-il des êtres humains dans ce monde? Des gauchistes ?

ImageL’être et la marchandise : Prostitution, maternité de substitution et dissociation de soi de Kajsa Ekis Ekman

Je trouve étrange que les abolitionnistes se voient si souvent enjoindre de ne pas fonder leurs opinions et leurs revendications sur de l’«idéologie» ou des «sentiments». Personnellement, j’ai l’impression que ces deux facteurs interagissent car nous avons tendance à nous doter d’une idéologie basée sur l’éthique, laquelle est souvent reliée à nos «sentiments» (c’est-à-dire notre capacité ou incapacité à tenir compte des autres êtres vivant sur cette terre); je me demande donc sur quelle base nous sommes censées former nos opinions, nos mouvements et notre militantisme? Peut-être devrions-nous laisser des ordinateurs gérer le féminisme pour nous afin de nous assurer qu’il est strictement «rationnel» et pas tout embrouillé par de stupides êtres humains stupides avec leurs stupides «sentiments»?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que si quelqu’un est dépourvu de sentiments, c’est bien le capitalisme. Le capitalisme priorise les besoins et les volontés du marché contre le bien-être des humains, des animaux et de la terre. Si vous voulez un système qui s’en tient uniquement aux faits, ne cherchez pas plus loin que le capitalisme d’entreprise (Psychopathy and the CEO: Top executives have four times the incidence of psychopathy as the rest of us), qui a maîtrisé l’art de mettre tout «sentiment» de côté au profit du bénéfice financier. Je trouve que le capitalisme nous a bien appris cette leçon, nous obligeant à scinder notre éthique et nos lois de nos valeurs humaines.

Je comprends, bien sûr, que lorsqu’on envisage la question de la prostitution, nos «sentiments» pèsent moins lourd que la réalité de ce qui arrive aux femmes qui sont concrètement dans la prostitution. Mais soutenir que nous devons tenir nos «sentiments» hors du tableau ou éviter de penser à la raison de l’existence de la prostitution me semble tout à fait absurde. Les femmes sont dans la prostitution en raison des inégalités – nous devons absolument inclure cette réalité dans toute conversation sur les lois, les services et la défense des droits. Fermer les yeux sur le contexte de l’industrie du sexe serait occulter la nature réelle de cette industrie. Nous ne pouvons pas aider les femmes et les filles qui sont vulnérables ou qui se retrouvent dans l’industrie du sexe si nous ne comprenons pas pourquoi elles y sont ou pourquoi elles risquent d’y atterrir.

Si nous voulons bien regarder la «réalité» de la prostitution, nous allons avoir des «sentiments» à son sujet. Ceux et celles qui n’en ont pas sont, en fait, le problème. Parce que vous savez qui ne laisse pas les «sentiments» nuire à leurs opinions sur la prostitution ? Les clients. Et aussi les gens qui ne soucient pas des femmes.

Ne vous y méprenez pas : la prostitution est bel et bien un travail. C’est un travail très éprouvant. Mais ce n’est pas *juste* un travail et ce n’est certainement pas *juste* un enjeu syndical. La plupart des femmes ne veulent pas faire ce travail. La plupart des femmes qui sont dans la prostitution veulent en sortir. Le fait de les «aider» à y rester n’est pas utile. Décriminaliser la prostitution afin de former des syndicats mythiques qui fourniront des «droits» et une sécurité tout aussi mythiques est, pour parler franchement, un mythe. Il n’existe rien de tel qu’une industrie de la prostitution sécuritaire et légale. Les femmes qui sont prostituées sous des régimes de légalisation ou de décriminalisation continuent de travailler illégalement, continuent à se sentir stigmatisées, continuent à être sujettes à de la violence; elles ne s’inscrivent pas pour payer des impôts (parce qu’elles espèrent quitter l’industrie et ne veulent pas être marquées comme prostituées) et n’adhèrent pas à un syndicat. Les rares «syndicats» créés pour des prostituées sont, à ce qu’il paraît, gérés par des proxénètes ou des «gestionnaires» et, par conséquent, ne sont pas des «syndicats» du tout.

Ce dont les femmes ont besoin, c’est d’options, de services et de soutien (EU Parliament passes resolution in favour of the Nordic model). De ne pas être considérées comme des roues d’engrenage inhumaines (ce qui est, assez étrangement, le thème de la couverture du livre de Gira Grant, où des femmes sont littéralement dépeintes sous forme de rouages…). Extirper du débat les sentiments, la morale, l’éthique ou l’idéologie équivaut à en retirer nos valeurs humaines et celles des femmes et des filles. C’est nous rendre inhumains et nous obliger à voir d’autres personnes comme inhumaines. Et je ne veux rien savoir de tout mouvement social qui exige une déshumanisation. Si vous voulez extirper les sentiments et de l’idéologie de mouvements sociaux – et notamment du féminisme – alors il se peut bien que ce qui vous convienne mieux soit un rôle de PDG! (Why (Some) Psychopaths Make Great CEOs)

Tous droits réservés à Meghan Murphy, mars 2014. »

Source: Ne comptez pas sur moi pour cesser d’avoir des «sentiments» à propos de la vie et des droits des femmes

Article original : No, I will not stop having ‘feelings’ about women’s lives and human rights

2 Réponses to “Selon les pro-prostitution, les abolitionnistes seraient trop dans l’émotionnel”

  1. Abolissimo 11 mai 2014 à 16:45 #

    Merci d’avoir relayé ce texte. Meghan Murphy est inspirante, en prenant d’assaut le patriarcat dans ses tactiques les plus hypocrites. On voudrait avoir le temps de traduire en français tous ses billets! Découvrez son blog à http://feministcurrent.com et d’autres versions fran^çaises de son travail sur SISYPHE: sisyphe.org/spip.php?auteur1347

    • andrearules46 11 mai 2014 à 17:41 #

      Je vous en prie. Oui, les textes de Meghan Murphy apportent toujours une réflexion intéressante. Les traductions de TRADFEM permettent aux lectrices/lecteurs francophones d’y avoir accès et j’essaye autant que possible de les diffuser.

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