Marre de parler de féminisme aux hommes

9 Avr

Un texte d’Anne Theriault, posté le 15 mars sur son blog « The Belle Jar ».

« J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes.

Je sais que je ne suis pas censée dire ça. Je sais qu’en bonne petite féministe de la troisième vague, je suis censée vous expliquer gentiment à quel point j’aime et j’estime les hommes. Je suis censée faire état du mari avec qui je vis depuis cinq ans, de mon fils, de tous mes amis et parents de sexe masculin, et les exhiber fièrement comme une sorte de médaille du mérite, comme preuve que je ne hais pas les hommes. Je suis censée montrer patte blanche et vous prouver à quel point je suis inoffensive et gentille. Surtout, je suis censée vous caresser dans le sens du poil, vous les hommes, cajoler vos egos, vous dire à quel point vous êtes importants dans le combat pour l’égalité. C’est la bonne manière de s’y prendre, enfin c’est ce qu’on m’a dit. À en croire ma mère, c’est avec du miel qu’on attrape le plus de mouches…

Mais quand même. J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes.

J’en ai marre d’expliquer aux hommes que le mouvement féministe leur bénéficiera, comme aux femmes. J’en ai marre de tenter de leur vendre l’égalité des sexes comme si j’étais une sorte de concessionnaire auto tentant de leur fourguer une jolie nouvelle bagnole, avec un max d’options. J’en ai marre de sourire en tentant d’ignorer un lot de micro-agressions irréfléchies, marre de toujours fournir des preuves, marre d’être interrogée sur Chaque. Foutu. Détail. J’en ai marre d’avoir à prouver que ces micro-agressions existent, à prouver l’injustice de ces demandes de preuves et de ces questions qu’on me renvoie toujours. Dans un mouvement qui est censé promouvoir et autonomiser les femmes, pourquoi ai-je l’impression de devoir passer autant de temps à anticiper comment ma façon de parler et d’agir sera reçue par des hommes?

J’en ai marre des hommes qui s’insèrent dans les espaces féministes pour y prétendre qu’on leur fait de la peine. J’en ai marre des hommes qui parviennent toujours à tout ramener à eux. J’en ai marre des hommes comme celui qui a récemment été confronté par le réseau Facebook d’une amie pour avoir traité le féminisme de « con », puis qui a tenté de faire la leçon à ces femmes pour avoir réagi de façon « trop hostile ». J’en ai marre des hommes qui mecspliquent que je comprends mal le féminisme et la culture du viol, comme si ce n’étaient pas des sujets que j’ai étudiés à fond.

 

ImageUn mecsplicateur 

(Traduction : « Non, attends, laisse-moi mecspliquer ! »)

 

J’en ai marre des hommes qui prétendent être des alliés féministes, puis qui abusent de cette position à leur propre avantage. Bordel, j’ai déjà ras le bol à l’idée que, tôt ou tard dans ce texte, je vais devoir dire que oui, je reconnais que tous-les-hommes-ne-sont-pas-comme-ça. Je vais devoir mentionner que certains hommes sont de bons alliés. Et toutes ces choses sont vraies ! Et vous, tous les bons alliés, méritez des cookies ! Mais honnêtement, ce que j’en ai marre d’offrir ces cookies à des gens pour s’être simplement comportés décemment.

J’ai participé aujourd’hui à une table ronde au sujet de la culture du viol et, même si l’expérience a été dans l’ensemble passionnante, je me suis sentie totalement découragée par le nombre de panelistes qui ont multiplié les efforts pour convaincre les hommes présents  que la culture du viol leur nuisait à eux aussi. On ne cessait de ramener le cliché « La culture du viol n’est pas un problème de femmes, c’est un problème collectif », et même si je comprends l’intérêt de présenter les choses ainsi, la logique de cette approche me donnait envie de gerber. Parce que ce que l’on est réellement en train de dire, c’est que si l’on voit la culture du viol comme un problème de femmes, alors elle perdra de l’importance aux yeux des hommes.

Les hommes devraient avoir à cœur la culture du viol non dans la mesure où elle peut leur nuire mais parce qu’elle nuit à tout le monde! Les hommes devraient avoir à cœur la sécurité des femmes, un point c’est tout, sans qu’il y ait besoin que ce souci soit centré sur eux d’une manière ou d’une autre. Tout le monde devrait se soucier du bien-être de tout le monde – c’est ce que les gens bien sont censés faire.

Est-il vraiment si difficile d’être préoccupé de quelque chose qui ne vous nuit peut-être pas directement?…

Je trouve que plus je m’engage dans le militantisme, plus les hommes semblent penser que mon temps leur appartient. Il semble exister chez eux cette illusion que si j’assume un rôle d’éducatrice au sujet du féminisme, du genre et des droits des femmes (oui, je le fais et c’est un rôle qui me plaît, en général), alors je devrais, pour une raison ou une autre, dégager du temps dans mon horaire surchargé pour expliquer aux hommes les concepts féministes de base. Si je ne le fais pas, on m’accuse de toutes sortes de choses – de ne pas suffisamment étayer mes propos par des faits (bien que ces faits soient facilement accessibles à ceux qui les réclament), de ne pas me soucier suffisamment de « convertir » les hommes qui risquent d’être réceptifs (même s’ils pourraient très bien se convertir eux-mêmes s’ils le voulaient vraiment) et de ne pas être assez forte ou intelligente pour me prêter à n’importe quelle discussion (même si nous savons tous les deux qu’elle n’ira nulle part). Je me suis longtemps épuiser à répéter patiemment mes arguments, à orienter ces hommes vers des ressources, à ne jamais tourner le dos à une discussion qu’elle qu’en soit l’importance. Mais je ne m’inflige plus ça aujourd’hui. C’est mon espace ici, et c’est moi qui décide ce qui s’y passe. Si je n’ai pas envie de réagir à un commentaire, alors je ne le fais pas. Si je n’ai pas envie de débattre avec quelqu’un, alors je l’ignore. Oui, je suis ici pour informer et expliquer, mais rien ne m’oblige à faire quelque chose que je n’ai pas envie de faire. Ce n’est pas mon boulot. Si vous avez envie d’en apprendre plus, c’est votre boulot.

Je fais maintenant appel à tous les lecteurs de ces lignes qui se considèrent comme des alliés pour leur demander de monter au créneau et de joindre le geste à la parole. Lorsqu’une femme est aux prises avec un mecsplicateur, soyez celui qui intervient et confronte cet homme. Lorsque vous voyez un groupe d’hommes échanger des blagues misogynes, soyez celui qui les envoie paître. Lorsqu’un type réclame des « preuves », n’attendez pas qu’une femme les lui fournisse – soyez celui qui le guide vers des ressources. Montrez-nous quel bon allié vous êtes en montant vous-même en première ligne et, si vous le faites, ne vous retournez pas immédiatement pour nous réclamer des louanges.

J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes, mais les choses n’ont pas à demeurer comme ça. Le fardeau de ce débat n’a pas à incomber aux femmes, nous n’avons pas à porter cette cause à nous seules. Alors s’il vous plaît, hommes qui lisez ceci : au lieu de votre réflexe habituel devant ce genre de texte – lever les yeux au ciel en disant « Super… une autre féministe qui chie sur les hommes » –, je vous demande plutôt de vous impliquer et de faire de votre mieux pour améliorer les choses. Je ne vais pas vous prendre par la main et tenter de vous expliquer en quoi cela rendra le monde meilleur, je vous crois tous assez intelligents pour comprendre cela vous-mêmes. »

Source : Marre de parler aux hommes. Traduction française de Mathieu Adoutte, Manuel Cascales, Martin Dufresne et Yeun Lagadeuc-Ygouf, avec l’accord de l’auteure, à qui tous les droits sont réservés.

Texte original : Tired of Talking To Men

4 Réponses to “Marre de parler de féminisme aux hommes”

  1. Jerem Ratom 30 avril 2014 à 21:15 #

    Un excellent texte à partager le plus possible !

  2. lola 1 mai 2014 à 19:58 #

    Merci, je me sens moins seule, tout à coup…:)

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  1. Marre de parler de féminisme aux hommes ... - 27 août 2014

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    […] Marre de parler de féminisme aux hommes. Un texte d’Anne Theriault, posté le 15 mars sur son blog « The Belle Jar ». « J’en ai marre de parler de féminisme aux hommes. Je sais que je ne suis pas censée dire ça. Je sais qu’en bonne petite féministe de la troisième vague, je suis censée vous expliquer gentiment à quel point j’aime et j’estime les hommes. Je suis censée faire état du mari avec qui je vis depuis cinq ans, de mon fils, de tous mes amis et parents de sexe masculin, et les exhiber fièrement comme une sorte de médaille du mérite, comme preuve que je ne hais pas les hommes. Je suis censée montrer patte blanche et vous prouver à quel point je suis inoffensive et gentille. […]

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