Le féminisme dit «pro-sexe» fait le sale boulot du patriarcat

22 Mar

Un article de la chroniqueuse Glosswitch publié dans The New Statesman, le 7 mars 2014.

ImageLa chroniqueuse Glosswitch

Traduction française de la collective TRADFEM transmise en intégralité ci-dessous :

« Ce que nous appelions l’oppression est maintenant cool à nos yeux.

Le féminisme peut être effrayant pour toute femme qui a grandi sous le patriarcat. Vous êtes habituée à un ensemble de règles très fixes : être passive, se soumettre aux autres, respecter l’autorité masculine, craindre la violence des hommes, ne jamais transgresser. C’est triste, mais au moins vous savez à quoi vous en tenir. Puis arrive le féminisme et ces certitudes disparaissent – ou du moins c’est ce qui se passait avant. Les choses sont différentes maintenant.

Il fut un temps où le mot «féministe» était en soi transgressif. Aujourd’hui, les gens s’y objectent rarement. Amère ironie: la phrase «je suis féministe mais» est devenue une expression utilisée pour renforcer la domination masculine. «Je suis féministe mais je n’ai rien contre l’objectification, le travail non payé, le harcèlement sexuel, ou me faire traiter de conne!» Cela suggère que nous sommes revenues au point de départ. Le féminisme aurait ramé dans tous ces enjeux pour réaliser, en fin de compte, que les adultes avaient raison dès le départ. Tous ces trucs que nous qualifions d’oppression? C’est maintenant TRÈS cool à nos yeux.

C’est ainsi qu’on en arrive au féminisme dit «pro-sexe» ou «sexe-positif» – celui qui, par son existence même, suggère que tous les autres types de féminisme sont destinés à de misérables puritaines desséchées qui n’avaient besoin que d’une bonne baise (idéalement, de modèle pénis-dans-le-vagin). Je suis certaine que l’intention de départ était excellente : ce n’est pas le sexe, mais le contexte des interactions sexuelles en régime patriarcal qui doit être remis en question, et la rhétorique féministe n’a pas toujours fait cette distinction.

Néanmoins, quelles que soient les motivations en cause, nous avons atteint un point où le féminisme «pro-sexe» fait de lui-même le sale boulot du patriarcat. Toutes ces bonnes filles qui ont grandi dans la peur d’enfreindre les règles? Elles ont découvert un moyen de faire exactement ce qui est exigé d’elles sans en reconnaître l’impact sur les autres femmes. Tous les vieux stéréotypes sont bien vivants, et en cours de remise en état par des vierges idéologiques qui se prennent pour des putains.

Il devrait être possible de critiquer la politique du genre dans la prostitution sans se voir diagnostiquée «putophobe». Il devrait être possible de remettre en question l’objectification sexuelle pratiquée en page 3 (du Daily Mail  britannique) sans être accusée de «slut-shaming». Il devrait être possible de s’opposer aux sifflets des hommes sur la rue sans que l’on suggère que vous êtes classiste, naïve et réprimée sexuellement. Il devrait être possible d’avoir sa propre opinion sur le statut juridique de la prostitution sans être considérée comme pire que les clients agresseurs et les violeurs. 

Malheureusement, il est devenu impossible de faire aucune de ces choses en raison d’une attitude qui n’est ni pro-sexe, ni féministe, mais qui se présente comme telle. En fait, il s’agit d’une arnaque sexiste, qui réduit les comportements sexuels à un modèle d’offre féminine et de demande masculine.

L’idéologie qui sous-tend le féminisme «pro-sexe» est conservatrice et sans imagination, terrifiée par un no man’s land sexuel si jamais le patriarcat devait dégager l’espace qu’il occupe actuellement. Et pourtant, c’est un fait que celles qui s’interrogent sur l’objectification ne craignent pas la baise. Ce ne sont pas les puritaines pâmées cramponnées à leur collier de perles qu’imaginent d’un commun accord misogynes et féministes «pro-sexe». Elles poussent simplement une étape plus loin leur soutien à la sexualité, en reconnaissant que personne n’effectue des choix dans le vide, mais que chacun-e a besoin d’être respecté-e comme être sexuel autonome. Cela vous inclut mais m’inclut aussi, ainsi que des milliards d’autres personnes. C’est là que les choses se compliquent. Tout ne se résume PAS à vous. Ou à moi non plus. Nous avons besoin d’un monde qui accueille nos différences, mais créer ce monde exige un changement fondamental de tout le contexte de choix sexuels.

Ne mâchons pas nos mots : le féminisme a pour but d’abattre le patriarcat. Il n’est pas là pour lui faire des câlins et des excuses. Il n’est pas là pour apprendre aux femmes comment s’adapter à une vie de subalternes. Il n’est pas là pour promouvoir une réaction joviale et tolérante à un sifflement, une main au cul, une langue au fond de la gorge, ou un viol. Et si vous pensez que «tout cela ressemble un peu à un jugement de valeur», je comprends tout à fait. Je sais que des mots comme «patriarcat» et «domination masculine» mettent les gens mal à l’aise (je parlerais même de «feminisme-phobie» s’il n’était pas temps d’arrêter de faire de toute dissidence une pathologie). Je sais que certaines femmes éprouvent une peur profonde de la façon dont le féminisme pourrait transformer leur paysage sexuel. Il est difficile d’appuyer quelque chose qui est en fin de compte bon pour tout le monde – mais pas spécialement pour vous. En dernière analyse, le féminisme n’a rien à faire du détournement des mots (comme l’autonomisation, le choix, la liberté) pour recouvrir les choses que nous ne voulons pas voir. Nous sommes là pour abattre tout l’édifice, pas pour repeindre les murs.

Je ne passe pas de jugements sur ma propre histoire sexuelle ou sur mon comportement actuel. Je ne juge pas les autres femmes pour le leur. Mais je juge le contexte où sont engoncées nos identités sexuelles : je le trouve étriqué. Je ne m’attends pas à ce que vous soyez nécessairement d’accord, mais je m’attends à ce que vous permettiez à de tels jugements d’être exprimés, car sans un tel processus, il ne peut y avoir aucun changement. Dans son essai Taming the Shrew? Choice Feminism and the Fear of Politics, Michaele L. Ferguson décrit comment notre peur d’un féminisme politisé signifie que nous reculons face à une analyse structurelle, rejetant toute forme de jugement comme une attaque personnelle :

« Le féminisme réduit à la notion de choix personnel, c.-à-d. le féminisme néolibéral, suggère à tort que, comme les choix sont individuels, ils n’ont pas de conséquences sociales; les femmes sont donc soulagées de la responsabilité d’examiner les implications plus larges de leurs décisions.[…] Par conséquent, le féminisme néolibéral est radicalement dépolitisant : il nous décourage de se former un jugement sur la valeur des différents choix possibles, il nous décourage de rendre compte publiquement des choix que nous effectuons, il interrompt toute discussion critique sur quels choix devraient être évalués et quels choix ne sont que des illusions, il embrasse sans réserve le consumérisme et, ce qui est le plus problématique pour l’avenir du féminisme, il dissuade les femmes de s’impliquer politiquement [… ] »

Si nous ne pouvons pas remettre en cause la notion de choix, nous ne pouvons pas remettre en question le patriarcat ou quelconque des autres hiérarchies avec lequel il s’entrecroise. Faute de contexte, nous sommes perdues. Nous avons besoin d’espace pour explorer quelles autres possibilités peuvent s’ouvrir pour nous.

Cette exploration ne fait pas de nous des bigotes, des putophobes ou des puritaines. Elle ne fait pas non plus de nous des gens qui ne se trompent jamais. Elle fait de nous des gens qui continuent à remettre en question ce qui nous entoure, en termes théoriques et pratiques. Elle fait de nous des personnes prêtes à se salir les mains. Cela signifie que quels que soient nos vécus, nos antécédents et nos choix sexuels, nous ne sommes pas au-dessus de la mêlée.

Mais je ne veux pas me placer au-dessus de la mêlée ou avoir toujours raison. Je ne veux pas voir tous les choix considérés isolément, scellés hermétiquement et étudiés sous vide. Je ne veux pas que mon droit à baiser soit subordonné à ce que d’autres se fassent baiser. Il doit y exister une autre solution.

© Glosswitch et The New Statesman, 2014. Publié ici avec l’assentiment enthousiaste de l’auteure. »

5 Réponses to “Le féminisme dit «pro-sexe» fait le sale boulot du patriarcat”

  1. rodolphepilaert63 26 mars 2014 à 06:18 #

    A reblogué ceci sur RodolphepilaertROOTS.

  2. Karine 23 août 2014 à 14:25 #

    waou! super article ! mille mercis

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