Le mythe de la sécurité des maisons closes

10 Jan

Rebecca Mott est une survivante de la prostitution et une militante abolitionniste de Manchester (Royaume-Uni). Depuis 5 ans, elle partage son expérience de survivante de la prostitution sur son blog.

Présentation de Rebecca Mott sur Sisyphe (Rebecca Mott, survivante et écrivaine) :

« Je suis une écrivaine britannique, survivante d’abus sexuels dans l’enfance et de la prostitution. Une partie de la maltraitance que m’a infligée mon beau-père durant mon enfance a été la violence psychologique de me faire regarder de la pornographie hyperviolente. Combinées à la violence sexuelle qu’il m’infligeait, ces images me faisaient ressentir que je n’avais d’autre valeur que celle de servir d’objet sexuel à un homme et que le sexe était toujours associé à la violence et à la douleur. À 14 ans, je suis tombée dans la prostitution et elle était extrêmement sadique. Je ne m’en suis pas détournée pas car j’éprouvais trop de haine de moi-même pour y reconnaître de la violence et du viol – j’avais l’impression que c’était tout ce que je méritais. J’ai fait de la prostitution entre l’âge de 14 ans à 27 ans et, la majorité du temps, les hommes qui m’achetaient tenaient à m’infliger des rapports sexuels très sadiques. Je me suis habituée à des viols collectifs, du sexe oral et anal violent, et au fait de devoir jouer des scènes de porno dure – cela devint mon existence. J’ai failli être tuée à plusieurs reprises, et fait beaucoup de tentatives de suicide, mais j’ai survécu. Quand j’ai réussi à quitter le milieu, j’ai effacé durant 10 ans la plupart de mes expériences. Ce n’est qu’après avoir dépassé le souvenir des violences de mon beau-père que j’ai trouvé l’espace mental pour me souvenir. Se souvenir de la prostitution est terrible, et je souffre d’un lourd syndrome de stress post-traumatique (SSPT). J’ai créé mon blog pour explorer mon SSPT à titre de survivante à la prostitution, pour réclamer l’abolition du commerce du sexe et pour faire état des conditions terribles de la prostitution vécue à l’intérieur. J’essaie d’écrire de la prose poétique, mais je crois que mon travail est de nature politique. »

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Rebecca Mott

Le 11 novembre dernier, Rebecca Mott a publié sur son blog un article intitulé Indoors is Never Safe où elle montre que l’argument de la « sécurité » utilisé pour confiner la prostitution dans des maisons closes est un mensonge au service de l’industrie du sexe qui ne se soucie nullement du bien-être des personnes prostituées.

Martin Dufresne et Michèle Briand ont fait une traduction française de cet article : La prostitution à huis clos n’est JAMAIS sécuritaire! – Rebecca Mott. Voici cette traduction :

« Un préjugé dégueulasse – et que beaucoup d’autorités utilisent comme prétexte pour légaliser la prostitution – est le mythe traditionnel voulant que celle-ci soit sans doute sécuritaire si on la refoule à l’intérieur, derrière des portes closes.

En tant que survivante de la prostitution d’intérieur, je sais dans chaque cellule de mon corps qu’il s’agit là d’un horrible mensonge, un mensonge qui permet à un véritable génocide de la classe prostituée de continuer derrière des portes closes.

C’est ce mensonge qui amène l’ONU à penser que la légalisation constitue une solution à la violence et à la propagation de maladies au sein de la classe prostituée; c’est le mensonge qui permet aux gouvernements d’abandonner la classe prostituée; c’est le mensonge qui sous-tend la prétention que la prostitution est simplement du travail sexuel.

Le mensonge dit que la façon de rendre la prostitution suffisamment sécuritaire, c’est de construire plus de maisons closes, d’engager plus d’escortes et de rendre la situation aussi invisible que possible à ceux qui ne consomment pas les personnes prostituées.

Mais il y a un hic : ce n’est ni de la sécurité de la classe prostituée qu’il s’agit, ni de leur accorder leurs droits humains fondamentaux. L’objectif de placer la prostitution à l’intérieur, c’est de protéger l’industrie du sexe et d’en multiplier le marché pour faire plus d’argent.

La prostitution n’est jamais axée sur le bien-être mental et physique de la classe prostituée puisque nous ne sommes pour eux que des marchandises; il s’agit toujours de gagner le plus d’argent possible.

Seul compte le profit. Les droits des personnes ne signifient rien, les notions de consentement non plus, la propagation des maladies sexuelles non plus, les meurtres ou les décès des prostituées non plus. Tout ce qui compte, c’est que l’argent continue à rentrer.

C’est pourquoi tous les supporters de l’industrie du sexe appuient sans réserve la prostitution d’intérieur; c’est une mine d’or massif pour l’industrie.

Ils vont évidemment vous arnaquer avec un langage qui semble attentif aux besoins de la classe prostituée. Mais cette «attention» est toujours fausse, ou ce n’est qu’une attention accordée à la satisfaction maximum des prostitueurs, une attention à bien étouffer les voix des femmes prostituées pour ne présenter de l’industrie du sexe qu’un portrait flatteur.

Si la prostitution à huis clos peut être enveloppée de tous ces mensonges, c’est parce que la plupart des gens refusent de regarder derrière ces portes closes.

Les prostituées sont torturées, violées et assassinées à huis clos depuis au moins 3000 ans.

Presque partout sur cette terre et dans presque toutes les cultures patriarcales, nous avons toujours vécu dans des sociétés dont le regard sur la prostitution d’intérieur consiste à se fermer les yeux hermétiquement, à oblitérer les cris et les plaintes des femmes prostituées à huis clos, à refuser de les approcher en les qualifiant d’intouchables et de parias. Bref, ces sociétés passent sous silence la puanteur de mort et de torture qui émane de toutes les formes de prostitution à huis clos.

Être dans la prostitution d’intérieur, c’est devenir totalement invisible au cœur même de la société, être morte alors que d’autres vous disent combien vous êtes vivante et vibrante, être une marchandise sous-humaine alors que l’on vous répète sans cesse qu’il s’agit de votre choix.

Être dans la prostitution d’intérieur, c’est être dans un monde où le bien est le mal, et où le mal est en train de vous tuer graduellement.

On ne peut rien dire de positif à propos de la prostitution d’intérieur si on l’envisage les yeux ouverts.

Placer la prostitution à l’intérieur, c’est comme dire que le viol est formidable si on le qualifie d’échange commercial.

Placer la prostitution à l’intérieur, c’est comme dire que la torture est super si elle est maintenue dans un monde de pornographie et de prostitution.

Placer la prostitution à l’intérieur, c’est laisser le champ libre à tous les prostitueurs sans exception – tout acte de violence peut être caché, tout cadavre peut être escamoté, tous les concepts de respect et de dignité ne veulent plus rien dire quand la prostituée n’est qu’une marchandise.

Comment peut-on (les détenteurs du pouvoir en particulier), imaginer que la prostitution peut être rendue sécuritaire en la refoulant à huis clos?

Je suppose que cela tient à ce que les femmes prostituées ne sont pas vues comme suffisamment humaines, ou comme simplement humaines, pour disposer de ce droit fondamental à une entière sécurité.

Notre sécurité est bafouée lorsque les gouvernements considèrent les profits à tirer d’une prostitution légalisée; notre sécurité ne compte pour rien lorsque des politiciens racolent des votes masculins; bref, notre sécurité ne signifie rien du tout pour l’ensemble des hommes, y compris les hommes de pouvoir qui tiennent à préserver un accès infini à la classe prostituée.

On nous laisse nous noyer parce que nous ne devons jamais priver l’ensemble des hommes du droit d’acheter et de vendre la classe prostituée.

Mais il vous faut ouvrir les portes de la prostitution d’intérieur, regarder à l’intérieur, et peut-être verrez-vous alors une petite partie de notre enfer quotidien.

Il nous faut ouvrir ces portes closes et laisser cette prostitution devenir l’indicible et l’inaudible.

Regardez l’intérieur d’un bordel typique et dites-moi où est le glamour. Qu’y a-t-il de glamour dans le fait que des prostitueurs vous pénètrent par tous les orifices? Dans le fait de ne jamais savoir quelle quantité de violence physique ou psychologique vous sera imposée? Dans le fait de devoir endurer ces hommes durant des heures?

Regardez une escorte typique et dites-moi à quel point elle est en sécurité. À quel point est-il sécuritaire d’être laissée seule dans une pièce avec un prostitueur qui sait disposer sur vous d’un pouvoir et d’un contrôle absolus? Un prostitueur qui peut et qui va déverser en vous n’importe quel fantasme pornographique? À quel point est-il sécuritaire d’être une escorte quand les meurtres sont courants mais ne sont tout simplement pas signalés ou enregistrés?

Les prostitueurs veulent tous encore plus de prostitution à huis clos car ils savent qu’elle leur donne toute licence pour infliger, sans ingérence ni censure, toutes les violences du porno à un corps vivant et qu’elle leur donne plus d’espace et de temps pour détruire tout droit à la sécurité de la personne prostituée.

Donc, si vous faites le choix d’imaginer que la prostitution d’intérieur solutionne d’une manière ou d’une autre la sécurité des personnes prostituées, vous contribuez au génocide de la classe prostituée.

Les personnes prostituées ont pendant plusieurs siècles dit et hurlé que la prostitution d’intérieur était un enfer – et vous continuez à choisir de refuser de les entendre.

Notre patience est presque à bout, à mesure que s’amoncellent les cadavres de la classe prostituée.

Nous devons affronter l’ONU, affronter les gouvernements, affronter les universitaires, affronter les organisations anti-traite; nous devons affronter tous les groupes et individus qui veulent refouler la prostitution derrière des portes closes et rendre ainsi invisible la violence masculine.

Nous ne pouvons plus continuer à tourner le dos à la classe prostituée, dans l’espoir que si nous cessons de voir, d’entendre ou de ressentir leur enfer, celui-ci disparaîtra tout simplement.

Pendant que vous débattez ou faites vos choix à savoir si la prostitution est vraiment si dommageable que cela, des millions de femmes et de filles sont assassinées, sont violées et sont torturées, simplement du fait d’être dans l’industrie du sexe.

Il n’y a pas d’endroit sûr pour la classe prostituée – c’est pourquoi la seule vraie solution est l’abolition complète de l’industrie du sexe.

Tous droits réservés, Rebecca Mott, novembre 2013.

Traduit par Martin Dufresne et Michèle Briand. »

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