« La ferme » et « le bordel » : deux modèles patriarcaux pour disposer du corps des femmes pour la reproduction et le sexe

14 Déc

Andrea Dworkin a écrit un texte (dans le chapitre 5 des « Femmes de droite ») où  elle explique que deux modèles ont été mis en place par les hommes pour contrôler les femmes et pouvoir disposer librement de leur corps pour la reproduction et le sexe :

  • le modèle de la « ferme » : le mariage et la femme au foyer (sexe et reproduction)
  • le modèle du « bordel » : la prostituée (uniquement le sexe).

Toutes les femmes sont soumises à ces deux modèles.

Dans ce texte, Andrea Dworkin montre que le modèle de la ferme n’est pas très performant : les femmes ont tendance à se rebeller et le taux de réussite n’est pas très satisfaisant (la femme peut être stérile ou n’avoir que des filles, etc.). Le modèle du bordel est, lui, ultra performant, les femmes sont soumises, elles ne se rebellent pas ; elles y sont utilisées uniquement pour le sexe et elles remplissent ici parfaitement leur rôle.

La visionnaire Andrea Dworkin comprend que les hommes sont en train de chercher à améliorer leur modèle de ferme pour le rendre aussi performant que celui du bordel. En se projetant dans l’avenir, elle voit dans la maternité de substitution (GPA ou Gestation pour autrui) un équivalent reproductif de la prostitution, soit un moyen pour les hommes d’appliquer le modèle du bordel à la ferme. Avec la prostitution utérine, le corps des femmes devient une marchandise pour la reproduction comme il l’est déjà pour le sexe.

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« Les femmes de droite »

Voici des extraits de ce texte du chapitre 5 des « Femmes de droite » :

« (…) Le concept de la volonté des femmes, constamment mis de l’avant dans les débats sur la prostitution (et, présentement, sur la pornographie), occupe également une place centrale dans un nouveau domaine du discours consacré à la fonction des femmes : la maternité de substitution. Un homme, marié à une femme infertile ou procédant seul, veut un bébé ; il achète l’ovule et l’usage de la matrice d’une « mère de substitution » – une femme qui acceptera l’introjection de son sperme par insémination artificielle, pour porter à terme et donner naissance à ce qui est défini contractuellement comme son enfant à lui. La fécondation in vitro – où l’ovule est extrait du corps d’une femme par voie chirurgicale, fécondé dans une boîte de Pétri, puis réinséré dans la femme par voie vaginale – étend les possibilités de la maternité de substitution. La réaction immunitaire n’existe pas dans l’utérus. Des scientifiques sont déjà en mesure de retirer l’ovule d’une femme, le féconder à l’extérieur de son organisme, puis l’introduire dans l’utérus d’une deuxième femme, où il sera porté à terme [1]. Ils ne l’ont pas encore fait, mais aucun obstacle technologique ne s’y oppose. Ces deux technologies de reproduction – l’insémination artificielle et la fécondation in vitro – permettent aux femmes de commercialiser leur matrice suivant le modèle du bordel. La maternité devient un nouveau secteur de la prostitution des femmes, facilité par des scientifiques qui souhaitent investir la matrice à des fins d’expérimentation et de pouvoir. Un médecin peut devenir l’agent de la fécondation ; il peut dominer et contrôler la conception et la reproduction. Les femmes peuvent vendre des capacités reproductives de la même façon que les prostituées au sens classique vendent des capacités sexuelles, mais sans le stigmate de la putain parce qu’il n’y a pas d’intrusion du pénis. C’est la matrice et non le vagin qui est achetée ; ce n’est pas du sexe, c’est de la reproduction. Les discussions quant à la valeur sociale et morale de ce nouveau type de vente se limitent à réitérer l’argument de la volonté des femmes, omniprésent dans les débats au sujet de la prostitution : l’État a-t-il le droit d’entraver cet exercice de la volonté individuelle d’une femme (par la vente de l’usage de sa matrice) ? Si une femme veut le faire dans une transaction commerciale explicite, de quel droit l’État lui nierait-il cet exercice approprié de la féminité sur le marché ? Encore ici, c’est l’État qui a créé la conjoncture sociale, économique et politique dans laquelle la vente d’une capacité sexuelle ou reproductive devient nécessaire à la survie de femmes, et pourtant cette vente est perçue comme un acte de volonté personnelle – le seul genre d’assertion de la volonté des femmes qui s’attire une défense vigoureuse et automatique de la part de presque tous ceux qui pontifient sur la liberté féminine. L’État nie aux femmes une foule d’autres possibilités, allant de l’instruction à des emplois, des droits égaux devant la loi et l’autodétermination sexuelle dans le mariage. Mais c’est l’intrusion de l’État lorsqu’une femme vend du sexe ou une capacité définie par sa classe de sexe qui déclenche une défense de sa volonté, de son droit, de son individualité – tous strictement définis comme la volonté de vendre ce dont la vente est socialement appropriée chez les femmes.

Cette femme individuelle est une fiction – comme l’est sa volonté – puisque l’individualité est précisément ce que l’on nie aux femmes quand on les définit et les utilise comme une classe de sexe. Tant que les enjeux du destin sexuel et reproductif des femmes sont formulés comme s’ils étaient résolus par des individus à titre individuel, il demeure impossible d’affronter les conditions réelles qui perpétuent l’exploitation sexuelle des femmes. Par définition, les femmes sont condamnées à un statut, à un rôle et à une fonction prédéterminés. En ce qui concerne la prostitution, Josephine Butler, qui l’a combattue au dix-neuvième siècle, détaille les implications évidentes de sa nature sexuelle :

J’ai toujours eu pour principe de laisser les personnes tranquilles, de ne pas leur infliger de punitions externes, de ne jamais les chasser de nulle part tant qu’elles se conduisaient correctement ; je veux attaquer la prostitution organisée, c’est-à-dire le fait pour un tiers, avide de gain, d’ouvrir une maison où des femmes sont vendues aux hommes [i].

C’est tout le contraire de ce que fait l’État quand la prostitution est illégale : il harcèle et persécute les femmes prostituées et laisse tranquilles les institutions et les puissants qui tirent profit d’elles. Il fait cela parce qu’aux yeux de la société la prostitution exprime la volonté de la femme prostituée et que punir celle-ci constitue donc l’expression appropriée d’une hostilité envers la prostitution. C’est précisément ce concept de responsabilité individuelle (pour un comportement simplement déterminé en fait par la classe de sexe) qui perpétue la prostitution et protège les profits et le pouvoir de ceux qui vendent des femmes aux hommes. Les féministes, contrairement à l’État, s’en prennent aux institutions et aux puissants, parce qu’elles comprennent que la prostituée est d’abord le produit de conditions matérielles qui lui échappent [2]. Dans la nouvelle prostitution de reproduction dont s’amorce le développement, l’intermédiaire qui s’occupera de la population féminine à vendre sera le scientifique ou le médecin. C’est un nouveau genre de mac, mais ce n’est pas un nouvel ennemi des femmes. Les châteaux-forts institutionnels que constituent les instituts scientifiques de recherche et les hôpitaux seront les nouvelles maisons closes où l’on vendra des femmes aux hommes : l’usage de leur matrice en échange d’argent.

Avant l’apparition des technologies de reproduction, le modèle de la ferme différait beaucoup de celui du bordel. Même si le statut de la femme n’était pas humain – une terre – ou était moins qu’humain – une vache –, la ferme avait l’aura symbolique d’une romance agraire à l’ancienne : labourer la terre, c’était l’aimer, nourrir la vache, c’était en prendre soin. Dans le modèle de la ferme, la possession de la femme avait lieu en privé ; elle était le domaine familial, pas un chemin public. Un seul fermier l’exploitait. La terre était valorisée parce que sa moisson avait de la valeur ; et, conformément à la mystique du modèle, la terre était parfois vraiment jolie, spéciale, richement pourvue ; un homme pouvait l’aimer. La vache était valorisée pour ce qu’elle produisait : des veaux, du lait ; il lui arrivait même parfois d’être primée. En réalité, ces situations n’avaient rien d’idyllique. Le quart des violences conjugales seraient perpétrées contre des femmes enceintes ; et des femmes meurent à cause de la grossesse même sans l’intervention d’un poing masculin. Mais la ferme impliquait une relation de quelque importance entre le fermier et sa propriété : et il est plus valorisant d’être la terre, la nature, ou même une vache, que d’être réduite à un con sans la moindre mythologie rédemptrice. La maternité enchâssait une femme dans la vie d’un homme : la façon dont il l’utilisait allait avoir des conséquences pour lui. Comme elle lui appartenait, la condition de cette femme avait une incidence sur lui ; assurer son bien-être constituait donc pour lui un enjeu non seulement économique mais social et psychologique. Comme l’homme cultivait la même femme durant plusieurs années, un lien personnel se créait entre eux – du point de vue de la femme, du moins. Ce lien était limité par les idées de l’homme sur les femmes, et il était malaisé parce que la femme n’avait jamais le droit de s’élever jusqu’à l’humain s’il fallait pour cela abandonner le féminin ; mais c’était pour elle sa meilleure chance d’être connue, d’être considérée avec une certaine tendresse ou compassion qui s’adressait à elle, comme femme individuelle. Néanmoins, l’équivalent anglais de « mari », husband, est aussi un verbe, to husband, qui a pour sens vieilli celui de « labourer en vue de la récolte ». Cette activité laisse peu de place à la tendresse ou à la compassion. On peut tout de même comprendre l’attachement possessif des femmes à toute association générique des femmes en tant que telles ou du « féminin » avec le territoire, la nature, la terre ou l’environnement, même si ces associations endossées par la culture posent en corollaire une nature féminine moins qu’humaine et qu’elles perpétuent une tradition rigide et cruelle d’exploitation : c’est un rapprochement qui comporte une part de splendeur et d’honneur. Les hommes y trouvent également une résonance profonde, mais sans la même valeur sentimentale : ce sont eux, après tout, qui labouraient. L’intersection culturelle et sexuelle des concepts de femme et de terre pèse lourd pour les hommes au moment de « la » bombarder, « la » miner à ciel ouvert, « la » brûler, « la » dénuder, « la » défolier, « la » polluer, « la » dépouiller, « la » violer, la « piller » ou de « la » maîtriser, manipuler, dominer, conquérir ou détruire. Le modèle de la ferme jouit d’une emprise aussi vaste que profonde. Principale façon d’utiliser les femmes – comme mères pour produire des enfants –, il a permis, au sens métaphorique, que les hommes utilisent la terre comme si c’était une femme, une immense femme féconde que, d’une façon ou d’une autre, ils vont baiser à mort. Il y a des limites à ce que peut endurer et produire la terre, labourée à ce point et si peu respectée.

Le modèle de la ferme et celui du bordel disposent tous deux des femmes en tant que femmes : ce sont des paradigmes pour l’usage de masse d’une classe entière ; aucun des deux ne laisse place à la qualité d’humain pour les femmes. Le modèle du bordel s’est avéré efficace. Il use jusqu’à la corde les femmes qui s’y trouvent. Les hommes obtiennent d’elles du sexe avec une élégante économie de moyens : violence, faim, avilissement, drogue ; les évasions sont rares. La femme y est facilement réduite à ce qu’elle vend. Il ne s’organise pas de mouvements politiques chez les femmes assujetties au modèle du bordel ; elles ne se rebellent pas collectivement ; le joug est trop lourd. Dans les faits, un certain pourcentage de la classe des femmes est tout simplement sacrifié au modèle du bordel ; quelles que soient leurs lois, les sociétés acceptent cette mise à disposition d’un nombre important de femmes pour le service sexuel. Une fois entrées dans ce modèle, ces femmes sont contrôlées et utilisées ; ce que les hommes veulent d’elles, ils l’obtiennent ; leurs corps vont là où leur sexe est en demande ; il existe une équivalence absolue entre ce qu’elles sont et ce qu’elles fournissent, entre leur corps et leur fonction, entre leur sexe et leur travail. Il n’y a ici aucun gaspillage d’énergie: une femme prostituée remplit sa fonction de manière absolue. Le modèle de la ferme, lui, a toujours été moins efficace, plus brouillon. Choisir une femme pour vivre au foyer avec l’homme sur une base continue est plus difficile. Choisir une femme qui peut avoir et aura des enfants est plus difficile. Ses attitudes sont plus susceptibles d’entraver le processus. Elle dispose de moyens pour dire non ou subvertir les projets sexuels et reproductifs masculins. Tout ce que le modèle du bordel exige des femmes, c’est qu’elles soient des femmes : peu importe qui elles sont ou ce à quoi elles ressemblent ou d’où elles viennent ou ce qu’elles pensent ; leurs résistances sont vite épuisées du fait d’être utilisées de la même façon et réduites au même dénominateur commun ; on ne leur demande rien de plus que d’être des femmes. Le modèle de la ferme, en revanche, exige l’usage constant de la force (explicite ou implicite, un mélange savamment dosé d’habitude) ; il nécessite des incitatifs, des récompenses, et beaucoup de chance pure et simple au plan de la fécondité et de la vigueur reproductive. Lorsqu’un homme veut avoir des fils, comme c’est habituellement le cas, l’inefficacité du modèle est particulièrement évidente : quel que soit le nombre de bébés produits, rien ne garantit qu’un ou plusieurs d’entre eux seront mâles. Et malgré toute la coercition propre au modèle de la ferme, les femmes ainsi assujetties se sont mobilisées politiquement ; elles ont trouvé du temps, entre les bébés et les tâches domestiques – ici et là, de temps à autre – pour fomenter certaines rébellions. En soi, l’implication de ces femmes dans des mouvements, et notamment les mouvements féministes, démontre l’inefficacité du modèle de la ferme. Son succès est aléatoire : trop de facteurs accessoires à l’efficience de la baise peuvent entraver la récolte, dont la qualité ne peut être non plus déterminée à l’avance. Conscients de ces limites du modèle de la ferme, les hommes l’ont tout simplement imposé à toutes les femmes non prostituées, pour lui garantir les meilleures chances : ils punissent de sanctions sociales et économiques les femmes qui tentent d’y échapper, surtout celles qualifiées de vieilles filles et les lesbiennes. Pour prévoir et compenser les échecs, les pertes, l’immense poids du hasard et de la malchance, les hommes ont exercé le pouvoir de leur classe de sexe de façon à tenir toutes les femmes non prostituées en état de reproduction sous la domination explicite d’un mari. Ce fut leur meilleure méthode pour contrôler la reproduction, pour s’approprier l’utérus et avoir des enfants, pour tenir les femmes sous le joug de la volonté reproductive des hommes. L’usage fait des femmes dans cette tyrannie reproductive a été présenté comme ce à quoi elles servent: leur utilisation convenable, l’actualisation optimale de leur potentiel humain, parce qu’après tout, ce sont des femmes.

La technologie reproductive modifie présentement les modalités du contrôle masculin de la reproduction. Le contrôle social des femmes qui se reproduisent – une méthode de contrôle brouillonne et malpropre – est en voie de faire place à un contrôle médical beaucoup plus précis, beaucoup plus proche de l’efficience du modèle du bordel. Cette transition – l’application du modèle du bordel à la reproduction – ne fait que commencer. Un panorama détaillé des nouvelles intrusions technologiques dans la conception, la gestation et la naissance [3] dépasse la portée du présent ouvrage, mais on peut déjà affirmer que la reproduction va devenir le genre de marchandise qu’est aujourd’hui devenu le sexe. L’insémination artificielle, la fécondation in vitro, la sélection du sexe de l’embryon, le génie génétique, le monitoring fœtal, les matrices artificielles qui gardent le fœtus en vie à l’extérieur du corps de la mère, la chirurgie fœtale, les transplantations d’embryons et l’éventuel clonage (certains spécialistes prédisent que le clonage humain deviendra réalité d’ici vingt-cinq ans ; il se réalisera, quelle que soit l’échéance) –, toutes ces intrusions reproductives font de la matrice le domaine du médecin plutôt que celui de la femme ; elles permettent d’extraire, de dissocier la matrice de la femme comme être intégral, tout comme on le fait déjà pour le vagin (ou le sexe). Certaines de ces intrusions rendent la matrice entièrement ou éventuellement superflue ; chacune soumet la reproduction au contrôle des hommes à un degré jusqu’ici inimaginable. L’enjeu ne tient pas à chaque innovation en particulier – à sa moralité ou à son immoralité intrinsèque – mais à son utilisation dans un système où les femmes constituent déjà des marchandises sexuelles et reproductives exploitées, où leur vie est dénuée de valeur quand elle ne sert pas un objectif sexuel ou reproductif. Par exemple, même si les césariennes ont sauvé la vie à des femmes lors de véritables situations d’urgence, les médecins s’en servent aujourd’hui pour s’assurer le contrôle du travail, pour pouvoir taillader le corps des femmes – un délice masculin – et pour contourner le processus naturel de la naissance afin d’accommoder socialement le médecin. Les césariennes servent maintenant à exprimer un mépris masculin endémique envers les femmes. Il en sera ainsi de la technologie reproductive ou d’autres intrusions médicales sophistiquées dans ce domaine. L’idéologie du contrôle masculin de la reproduction restera la même ; la haine des femmes restera la même ; ce qui va changer, ce seront les moyens d’exprimer cette idéologie et cette haine. Ceux-ci remettront aux hommes le contrôle de la conception, de la gestation et de la naissance – en bout de ligne, tout le processus de création de la vie sera entre leurs mains. Ces nouveaux moyens permettront – enfin – aux hommes de vraiment posséder des femmes pour le sexe et des femmes pour la reproduction, toutes contrôlées avec la même précision sadique par des hommes.

Et se produira un nouveau genre d’Holocauste, aussi inimaginable aujourd’hui que ne l’était la version nazie avant son avènement ; une chose dont personne ne croit « l’humanité » capable. La technologie reproductive déjà ou bientôt disponible, liée à des programmes racistes de stérilisation imposée, offrira enfin aux hommes les moyens de créer et de contrôler le genre de femmes qu’ils veulent : le genre de femmes qu’ils ont toujours voulu. Pour paraphraser la Ninotchka d’Ernst Lubitsch justifiant les purges de Staline, il y aura moins de femmes, mais des femmes meilleures. Il y aura des domestiques, des prostituées sexuelles et des prostituées reproductives. Avons-nous la moindre raison de penser que ce futur annoncé n’est pas le reflet de la dévalorisation des femmes aujourd’hui communément acceptée et que nous côtoyons avec une relative complaisance ? Regardons à nouveau ce que l’on a fait et ce que l’on fait encore aux vieilles, aux pensionnaires d’hospices, aux femmes droguées, prostituées, assistées sociales, et à ces bastions de la valeur féminine, les épouses et les mères, dont le viol est protégé par la loi, dont l’agression par leur mari est encouragée socialement et dont l’État convoite aujourd’hui l’utérus.

Nous venons après. Nous savons qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke dans la soirée, qu’il peut jouer Bach et Schubert, et aller à sa journée de travail à Auschwitz le matin. 

George Steiner, Langage et silence

Et pourtant l’énigme de la nature de la femme (si tant est qu’elle ait une nature et ne soit pas simplement tout à fait égale à l’homme, à tous égards), l’énigme, si elle existe, est que les femmes sont émues par cet homme, bien sûr qu’elles le sont, chacun sait que les meurtriers sont encore plus sexy que les athlètes. Il y a quelque chose chez une femme qui souhaite être tué, on le savait avant que le mouvement de libération des femmes n’efface ce savoir, quelque chose chez une femme souhaite être tué, et cela saute aux yeux – elle souhaite être amputée de la partie la plus faible d’elle-même, aimerait voir cette partie d’elle enfouie par la charrue, réduite en charpie, pétrie, torturée, écrasée, laminée, bannie et, en fin de compte, immolée.

Norman Mailer, Genius and Lust

Parce qu’elles ne veulent pas mourir et qu’elles connaissent le sadisme des hommes, qu’elles savent ce que peuvent faire les hommes au nom du sexe, dans le sexe, pour le plaisir, pour le pouvoir, parce qu’elles connaissent la torture, pouvant prédire toutes les prisons à partir de leur situation dans la chambre à coucher et le bordel, parce qu’elles connaissent l’insensibilité des hommes envers leurs inférieurs, parce qu’elles connaissent le coup de poing, le ligotage, la baise version ferme et la baise version bordel, parce qu’elles constatent l’indifférence des hommes envers la liberté humaine, l’enthousiasme des hommes à diminuer les autres par la domination physique, l’invisibilité des femmes aux yeux des hommes, l’absolu mépris de leur humanité, parce qu’elles voient le dédain des hommes pour la vie des femmes, et parce qu’elles ne veulent pas mourir – parce qu’elles ne veulent pas mourir –, les femmes proposent deux solutions très différentes pour remédier à leur condition face aux hommes et à ce monde d’hommes.

La première se plie aux impératifs sexuels et reproductifs des hommes. C’est la solution de droite – même si ses adeptes se répartissent, en termes politiques masculins, sur tout le spectre politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Suivant cette solution, les femmes acceptent la définition de leur classe de sexe et se battent, dans les limites de cette définition, pour des miettes de dignité et de valeur sociale, économique et créatrice. L’acceptation de cette définition de classe de sexe est fondamentale pour les mouvements de gauche comme de droite, pour les révolutions socialistes comme pour les poussées contre-révolutionnaires. La droite dure donne habituellement à cette solution une expression ultrareligieuse, et c’est ce langage religieux qui la distingue des autres versions de ce qui demeure essentiellement la même déférence envers le pouvoir des hommes. Plus précisément, cette acceptation des classes de sexe est perçue comme fonction de l’orthodoxie religieuse : en faisant des concessions, les femmes se montrent fidèles à un père divin ; elles acceptent les descriptions religieuses traditionnelles des femmes, de leur sexualité et de leur nature ; elles acceptent les tâches découlant de leur soumission sexuelle et reproductive aux hommes. La solution de la droite dure traduit le présumé destin biologique des femmes en une politique religieuse orthodoxe : même dans une république laïque, les femmes de la droite dure vivent dans une théocratie. La religion voile les femmes d’une grâce à la fois réelle et magique en cela que leurs fonctions de classe de sexe sont officiellement applaudies, soigneusement énoncées et exploitées dans des limites claires et prescrites.

La seconde solution est celle que proposent les féministes. Elle affirme, pour citer Elizabeth Cady Stanton, « l’individualité de chaque âme humaine […] Quand nous parlons des droits de la femme, nous devons considérer, avant tout, ce qui lui revient à titre d’individu, dans son monde personnel, comme arbitre de son propre destin … [ii] » Il s’agit tout simplement d’une validation de la condition humaine, qui inclut les femmes. C’est aussi la condition préalable pour mettre en œuvre la principale intuition éthique de Marx : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. Ce qui dévaste les capacités humaines des femmes, c’est le fait de leur imposer – par tous les moyens nécessaires – la définition de classe de sexe des femmes ; voilà ce qui en fait les subordonnées des hommes, soit des « femmes ». Les féministes voient les femmes, même les femmes, comme des êtres humains dotés d’individualité ; et cette vision annihile le système de polarité de genre qui réserve aux hommes supériorité et puissance. Il ne s’agit pas d’une conception bourgeoise ou complaisante de l’individualité, mais bien du constat que chaque être humain vit une vie distincte dans un corps distinct et meurt seul. Quand elles proposent « l’individualité de chaque âme humaine », les féministes avancent que les femmes ne se réduisent pas à leur sexe ; qu’elles ne sont pas non plus leur sexe avec un petit quelque chose en plus – un ajout libéral de personnalité, par exemple ; mais bien que chaque vie, y compris chaque vie de femme, doit être celle de la personne elle-même, et non prédéterminée avant même sa naissance par des idées totalitaires concernant sa nature et sa fonction, ni sujette à la tutelle de quelque classe plus puissante ; que sa vie ne soit pas déterminée collectivement mais façonnée par elle-même, pour elle-même. Franchement, personne ne sait vraiment ce que les féministes veulent dire par là ; le concept de femmes non définies par le sexe et la reproduction est anathème, stupéfiant. C’est l’idée révolutionnaire la plus simple jamais conçue, et la plus méprisée.

Avec l’avancement des technologies de reproduction, il y aura encore moins de femmes pour oser réclamer leurs droits humains à la vie, à la dignité et au combat en tant que personnes individuelles et nécessaires, il y aura de moins en moins de femmes pour lutter contre la mise à disposition des femmes comme catégorie. Par contre, de plus en plus de femmes s’imagineront protégées en tant que femmes par des idéologies religieuses affichant une vénération formelle pour la maternité sanctifiée. C’est la seule prétention à une nature sacrée qui soit accessible aux femmes dans le système de classes de sexe ; et la religion est la meilleure façon d’y prétendre, la meilleure disponible. Au pouvoir laïque des scientifiques mâles, des femmes tenteront d’opposer le pouvoir politique des mâles misogynes de la sphère religieuse. Des femmes tenteront d’utiliser la théologie et la tradition religieuse des hommes quand celles-ci sanctifient la mère qui donne naissance. Des femmes se cacheront derrière la théologie ; elles se cacheront derrière des religieux orthodoxes ; elles feront appel à des idées religieuses conservatrices contre cette science qui rendra les femmes moins nécessaires qu’elles ne l’auront jamais été.

Mais le pouvoir des experts de la reproduction progressera justement par le biais des initiatives politiques et législatives issues du camp des théocrates : la prohibition de l’avortement, puis l’instauration de la stérilisation forcée établiront un contrôle étatique absolu sur l’utérus. L’affrontement entre les scientifiques de la reproduction et les théocrates mâles autour de valeurs absolues, surtout pour ce qui est de définir de façon orthodoxe la famille, n’est irréductible qu’en apparence. Quand ces deux écoles fidèles au pouvoir inconditionnel des hommes sur les femmes devront négocier des politiques publiques à leur avantage réciproque, les théologiens feront preuve de cette remarquable inventivité qui a justifié la condamnation des sorcières au bûcher et ils trouveront de grandes vertus à tout programme où, en vérité, les ovules fécondés surpassent les femmes en importance. Ils priseront également le fait de mettre à leur botte le sexe et la reproduction : d’être Dieu concrètement plutôt que de l’adorer dans l’abstrait. Ils apprécieront aussi – pour ses propres avantages – l’extraordinaire contrôle qu’ils auront obtenu sur les femmes : davantage que dans le Lévitique ; davantage que ce qu’ordonne le Christ ; davantage qu’en ont jamais eu les hommes – même si les hommes, bien sûr, en méritent toujours davantage. Les femmes défendront, en bonnes croyantes qu’elles sont, la religion traditionnelle, mais les théocrates mâles découvriront que Dieu a toujours voulu réserver aux hommes la création de la vie : n’est-ce pas Dieu lui-même qui a créé Adam sans l’aide d’une femme, et le baptême n’est-il pas l’équivalent religieux de naître d’un Dieu mâle ? Ces thèses n’ont rien d’excessif pour des gens qui justifient que les femmes soient soumises aux hommes au motif que Dieu est un garçon.

De manière ironique, cruelle et si typique du cours inflexible de l’histoire, le mouvement Right to Life (Laissez-les vivre) constitue actuellement la seule opposition politique organisée à la technologie reproductive, notamment dans le dossier de la fécondation in vitro [4]; mais il favorise en même temps la progression de ces techniques en proposant des lois qui confieraient l’utérus et l’ovule fécondé à la protection et au contrôle de l’État. En confiant à l’État le droit de définir où commence la vie – comme ce mouvement tient à le faire –, ses groupes dépouillent la religion de ce pouvoir dont ils font une prérogative policière du gouvernement. Au nom de la religion, ils privent celle-ci de son autorité morale qui exige l’obéissance des fidèles et remettent ce pouvoir à un appareil d’État sans âme, incapable de discernement moral. Ils enlèvent à Dieu ce qu’aucun athée n’oserait exiger et rendent à César ce qu’il n’a jamais osé réclamer. Ce ne sont pas des ovules fécondés que les femmes du mouvement Right to Life tentent de protéger mais la maternité et leur propre valeur comme femmes aux yeux de Dieu et aux yeux de l’homme. Elles apprendront la plus cruelle des leçons de l’histoire : « Toute fin honorable s’autoconsume. On se tue à tenter de l’atteindre, et quand on y arrive enfin, elle est devenue son contraire [iii]. » Ces mots sont du dissident soviétique Abram Tertz (Andrei Sinyavsky), mais quelle que soit la « fin honorable » en cause, il n’y a pas un militant politique passionné qui n’ait eu l’occasion de les prononcer, dans la peine et la souffrance. Ce que l’on veut accomplir déraille et devient ce que l’on abhorre. Les femmes du mouvement Right to Life s’en apercevront trop tard : elles demeureront obnubilées par les minuscules tributs rendus par les hommes à l’idée, mais non à la réalité, des femmes en tant que mères. Le pouvoir que ces femmes luttent si fort pour mettre entre les mains de l’État sera éventuellement et inévitablement utilisé pour 1) redéfinir le début et la nature de la vie de façon à faire du mâle son seul créateur, et 2) déterminer quelles femmes se reproduiront, quand et de quelle façon, et imposer ces décisions. Les femmes dont on n’aura pas besoin ne pourront prétendre à quelque dignité ni protection civique. La raison de la soumission des femmes sera finalement très simple et tout à fait claire : ce sera pour elles une question de vie ou de mort, et le droit d’en appeler au caractère sacré des femmes en tant que mères aura disparu du lexique de la suprématie masculine.

Lorsque les femmes cessent d’être entièrement nécessaires, les dissidentes politiques deviennent entièrement inutiles. Quand les femmes seront devenues biologiquement superflues à grande échelle, celles qui ont une pratique politique n’auront plus à être tolérées à quelque niveau que ce soit. Les dissidentes politiques sont déjà tenues pour inutiles : c’est le sentiment exprimé envers les féministes et les autres femmes qui se rebellent ; un jour, ce ne sera plus un sentiment mais une politique. Le critère de « fauteuses de troubles » assigné aux dissidentes politiques sera élargi pour inclure toute femme qui n’est pas domestique, prostituée sexuelle ou prostituée reproductive. Les femmes religieuses orthodoxes seront elles aussi un jour caractérisées comme des dissidentes politiques : elles seront là à défendre et à soutenir de vieilles lois, coutumes et idées qui auront cessé de servir l’intérêt des hommes. Elles réclameront davantage des hommes que ce qu’ils veulent qu’elles aient, et les hommes ne leur feront pas de concessions : parce qu’ils pourront contrôler la reproduction sans la complicité de masses de femmes. Hipponax d’Éphèse a résumé à sa plus simple expression la misogynie d’hier dans cet aphorisme : « Les deux jours de la vie d’une femme qu’un homme apprécie le plus sont celui où il l’épouse et celui où il la porte en terre [iv]. » Dans la misogynie de l’avenir – le gynocide annoncé – il n’y aura plus qu’un jour à apprécier : « celui où il la porte en terre ». Nous venons après, comme écrit Steiner ; et nous sommes des femmes. Nous savons ce dont les hommes sont capables. »

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[1] Selon Gena Corea, une spécialiste de ces technologies et de leurs effets sur les femmes, « des hommes espèrent pouvoir féconder un ovule à l’intérieur du corps d’une femme (in vivo), l’expulser au moyen d’un lavage et transférer cet embryon dans une autre femme. Ça, on ne l’a pas encore fait. » Lettre à l’auteure, 12 février 1982. Le pur sadisme de cette procédure est remarquable.

[2] Cela ne signifie pas que la prostitution est réinventée à chaque génération par les seules conditions matérielles. La colonisation des femmes est à la fois externe et interne, comme l’a bien montré Kate Millett dans La politique du sexe. L’exploitation et la violence sexuelles créent chez les femmes une soumission psychologique à l’auto-dénigrement ; Millett a été jusqu’à décrire cette soumission comme « une toxicomanie psychologique, une accoutumance à l’auto-dénigrement ». (Voir Millett, La prostitution : Quatuor pour voix de femmes, Paris, Denoël-Gonthier, 1971, p. 67).

[3] Voir Gena Corea, The mother machine. Reproductive technologies from artificial insemination to artificial wombs, Harper and Row, New York, 1985. Ce livre explique les technologies de reproduction, les expériences pratiquées sur des femmes et des animaux pour élaborer ces technologies, ainsi que la vision des femmes dont découlent ces expériences et ces technologies.

[4] Chaque ovule fécondé dans une boîte de Pétri est considéré comme une vie humaine ; un meurtre est commis chaque fois que l’un d’eux est jeté ou « meurt ».

[i] Josephine Butler, citée par Kathleen Barry, L’esclavage sexuel de la femme, Paris, Stock, 1982, trad. : Renée Bridel, p. 60.

[ii] Elizabeth Cady Stanton, « The Solitude of Self », dans History of Woman Suffrage, vol. IV, (dir.) Susan B. Anthony et Ida Husted Harper, New York, Source Book Press, 1970, p. 189.

[iii] Abram Tertz, The Trial Begins, cité dans Richard Lourie, Letters to the Future : An Approach to Sinyavsky-Tertz, Ithaca (NY), Cornell University Press, 1975, p. 91.

[iv] Hipponax d’Éphèse, cité par Mary F. Lefkowitz et Maureen B. Fant, (dir.), Women in Greece and Rome, Toronto (Ont.), Samuel-Stevens, 1977, p. 18.

© Éditions du remue-ménage, Montréal, 2012.

(Andrea Dworkin, Les femmes de droite, Chapitre 5: « Le gynocide annoncé ». trad.: Martin Dufresne et Michèle Briand) »

Source : Prostitution sexuelle et reproductive – Andrea Dworkin

Une Réponse to “« La ferme » et « le bordel » : deux modèles patriarcaux pour disposer du corps des femmes pour la reproduction et le sexe”

  1. rodolphepilaert63 27 août 2015 à 11:07 #

    A reblogué ceci sur RodolphepilaertROOTS.

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